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Lundi 4 décembre 2006

Et oui "hier ne compte plus...", mais parfois, il faut faire la traversée du désert pour arriver à vaincre ses craintes, ses peurs, ses angoisses qui nous bouffent la vie. Mon combat aussi pour aller de l'avant a été de vaincre l'émétophobie. Aujourd'hui, contrairement à hier, j'arrive mieux à vivre avec. Comme quoi une phobie n'est ni une fatalité, ni quelque chose à subir toute sa vie. Voilà un passage de ma vie avec cette phobie que je croyais invincible, jusqu'au jour où j'ai compris que c'était moi qui la maîtrisait et non l'inverse.

OCTOBRE 1996

Par un triste après-midi d’automne, ma vie a basculé. Ce jour-là me semble inoubliable, parce qu’il a changé ma vie au point de la transformer en cauchemar. On est vendredi et je suis en dernière heure de cours. Assise au premier rang tout au fond de la rangée, trois amies sont près de moi. Dès le début, les tables me paraissent trop près les unes des autres, comme si elles m’étouffaient. A peine assise, je ressens un certain malaise sans savoir ce qui se cache derrière. Au milieu du cours, il s’accentue, j’ai chaud, j’ai des nausées et une panique terrible me sert la gorge, un étau se referme autour de ma cage thoracique et qui m’empêche de respirer au point de me faire perdre pied. J’ai peur, peur… de vomir et de rester bloquée au milieu de toutes ces tables. J’essaie de faire disparaître mon malaise en essayant de penser à autre chose, je me moque de la démarche de canard du prof, mes amies rigolent, elles ne m’ont jamais vues aussi déchaînée. Je m’agite dans tous les sens, les aiguilles de ma montre restent figées sur la même heure. L’angoisse et la panique liées à ce malaise sont telles qu’il me semble que je ne tiendrai pas jusqu’à la fin du cours. Plus l’angoisse s’intensifie, plus la sensation de malaise est présente. J’ai peur. Et si je vomissais, j’ai peur, tellement peur… Au secours…. Dans ma tête tout se mélange et se dérange. L’angoisse me fait tourner la tête, il ne fait pas chaud pourtant en ce jour d’octobre, mais je sens la sueur glissé le long de mon dos, comme si je courais un danger imminent, imperceptible par les autres, éprouvé uniquement par moi.

 

 

La vie continue autour de moi et ce jour-là, je me suis détachée à jamais de cette classe, j’ai arrêté d’être la jeune fille que j’étais et un tourbillon m’a emmenée là où il est tant difficile de revenir, le précipice de l’inconscient qui est si compliqué à comprendre et à analyser. Ma peur de vomir est née, pire qu’une simple peur, une phobie. Dans cette salle de classe qui m’a volé mon insouciance, tous les scénarios se forment dans ma tête. Je ne sais pas quoi faire, je me sens prise au piège dans quelque chose que je ne contrôle plus. Je pourrais toucher la poignée de la porte, c’est si facile, mais je ne peux pas sortir sans passer derrière mes amies et il n’y a pas beaucoup de place. Pas assez de place pour que je sorte rapidement, s’il le fallait. Je m’imagine alors en train de ramper discrètement sous la table en cas de besoin. Je bouge, m’impatiente. Au fond du brouillard dans lequel je suis depuis trois-quarts d’heure, j’entends la sonnerie qui annonce cette fin de cours que j’espérais tant. Je me dépêche de sortir, d’un seul coup, je me sens soulagée, mon envie de vomir disparaît, maintenant que je me sens à nouveau libre. Je suis partie à une heure et demie en me sentant bien, je reviens quatre heures plus tard, métamorphosée, mal dans ma tête. J’ai 18 ans, j’ai eu mon BEP de comptabilité en juin et je suis maintenant en 1ère STT Comptabilité et Gestion, j’aime un garçon, Michaël, j’ai des amis et ma vie est subitement chamboulée par l’émétophobie (phobie de vomir).

 

  

Je perds le peu d’insouciance que j’avais et je ne fais plus rien comme avant, comme les autres. Je me coupe du monde réel pour m’enfuir dans un autre monde, un monde perdu dont personne n’a la clé, même pas moi. Une fois rentrée chez moi, je mange à peine, moi qui depuis quelques temps n’aime déjà plus tout ce qui se rapporte à la nourriture, sans trop savoir pourquoi. Je réfléchis en essayant de me persuader que ma peur est irraisonnée et qu’il n’y avait pas de raison pour que je vomisse. Les symptômes que j’avais ressentis étaient sûrement nerveux et l’angoisse ne devait que les accentuer. Mais il est difficile de se débarrasser d’une peur, aussi irraisonnée qu’elle puisse être. Je ne pensais pas que quelqu’un puisse se sentir aussi mal dans sa tête. Ce jour-là, j’ai découvert ce qu’était la douleur mentale. Une douleur morale qui se diffuse dans le moindre recoin du cerveau. Les jours suivants sont catastrophiques. Je traîne ma phobie et supporte de moins en moins d’aller en cours ou dans un lieu public en ayant mangé, pire, même boire me hante. Je crois que la pire chose à accepter est que se soit si difficile, voire impossible de faire part de çà à son entourage, tant ce problème paraît à première vue ridicule pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, alors que pour la personne concernée, c’est terrible. J’avais peur de passer pour une folle, même aux yeux de ma famille.

 

 

 

Je vais en cours à reculons, tellement ma peur est oppressante. Elle est toujours en moi, en doublure du peu de lucidité qui parait me rester. Omniprésente, elle me hante. Je ne dis rien sur ce qui se déroule dans ma tête, la solitude me pèse déjà à ce moment-là. Au lycée, je n’arrive plus à me concentrer sur ce que dit le prof, de temps en temps, je discute doucement en plein milieu d’un cours à celle qui à l’époque est ma meilleure amie, Amandine. Elle doit me trouver emmerdante de parler comme çà n’importe quand, mais j’en ai besoin pour éviter de tomber dans une crise d’angoisse, que je sens venir, depuis quelques jours. Je sais à quoi m’attendre et connaissant de mieux en mieux les signes, au fur et à mesure que se manifeste mon malaise, j’essaie de le dissiper, essaie de me concentrer comme je peux sur le cours pour ne pas y penser, pour ne pas laisser ma phobie prendre toute la place. Parfois j’y parviens, souvent elle est plus forte que moi. La crise dure quelques minutes, parfois davantage, puis elle s’interrompt pour revenir peu de temps après. Je sors d’un cours soulagée et angoissée d’aller au cours suivant. Les couloirs sont ma hantise, surtout ceux d’un bâtiment dans lequel on a souvent cours. Dans la dernière salle comme un fait exprès, il faut donc longer tout le bâtiment et éviter les obstacles : les autres élèves. Seul point avantageux pour moi, cette salle est près des toilettes, çà me rassure un peu mais pas suffisamment pour ne pas m’angoisser. Le vendredi, en première heure de l’après-midi, on a les cours de compta dans cette salle. Je m’arrange pour ne pas me retrouver dans la cohue et arrive donc un peu plus tôt, contente d’avoir déjà survécue au trajet depuis chez moi. Le mot « survécue » peut paraître exagéré, pourtant pour moi c’est bien de survie dont il s’agit, car l’angoisse que ma phobie génère est telle, que tout me semble insurmontable et invivable. Je ressens une appréhension pour tous les mouvements que je dois effectuer à l’extérieur, puis à l’intérieur des lieux où je suis.

 

 

 

14h30 : catastrophe ! Il y’a un monde fou qui utilise les escaliers. Chaque vendredi, c’est pareil, je suis étouffée par toute une foule de lycéens. Le bouchon se forme et je sens mon angoisse monter, les nausées qui arrivent, l’envie de vomir et donc mes fameux scénarios : comment je fais si j’ai envie de vomir, puisque les toilettes sont soit au fond du couloir, soit dehors, mais je suis au deuxième étage. Le bouchon n’avance plus. Dépêchez-vous !! Tout le monde m’énerve, m’étouffe ! Vite, j’ai besoin d’air… Je descends les escaliers, me faufile discrètement au milieu des autres élèves que je bousculerais bien pour qu’ils avancent plus vite, tout en essayant d’oublier mon malaise, mais il est là et je n’arrive pas à l’étouffer, tant il me sert la gorge et refuse de se dissiper. Les autres élèves m’énervent à rire comme ils le font, alors que moi je suis en train de perdre pied à quelques centimètres à peine d’eux, sans que personne ne s’aperçoive de mon mal-être ! Je me sens trop différente des autres, je ne le supporte déjà plus. J’aimerais être un peu insouciante, être libre, être une adolescente comme les autres tout simplement. Enfin, je parviens à atteindre le rez-de-chaussée, respire l’air frais, comme si j’avais été prise en otage pendant plusieurs heures, sans pouvoir respirer à l’air libre, prête à affronter l’autre heure de cours.

 

 

 

 

La prise d’otage s’est faite dans mon cerveau pendant que j’étais coincée entre deux étages. Mon propre cerveau, mon ravisseur, m’a piégé par ses manipulations et le fait d’être dehors a déclenché la libération de l’otage, moi. Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’à la prochaine heure. J’ai terriblement peur. Il est à peine 14h30 et je suis déjà épuisée d’avoir lutté contre toute cette panique qui s’est tranquillement installée dans ma tête et qui bouffe mon énergie à petit feu. Il faut que je me prépare à lutter contre la panique qui viendra me surprendre au cours de l’heure suivante, deux fois, trois fois ou plus peut-être, mais je sais qu’elle sera au rendez-vous au moins une fois. Elle y’est toujours, tous les jours, toutes les heures. Les minutes passent à un rythme insoutenable quand l’angoisse pointe le bout de son nez. Quand la panique devient trop présente, je demande à aller aux toilettes, pour tenter de faire redescendre la pression qui est dans ma tête et qui contracte tous mes muscles sous l’effet de l’angoisse. Je respire à fond et retourne en cours comme si j’allais en prison. Je me rassieds mine de rien. Puis deux, trois minutes après, seulement, je sens que ma phobie me rattrape, je me raisonne, ne veux pas passer pour une folle devant les autres en demandant à aller aux toilettes une seconde fois. Je me sens seule à un point que personne ne pourra jamais imaginer. Nul ne peut se douter un seul instant ce qui se trame dans mon cerveau prisonnier de la phobie. Une simple peur a débouché sur un cauchemar. Je ne dis rien, ne montre pas mon mal-être, fais comme si tout allait bien, comme d’habitude. Je reste de marbre, pendant que mon cerveau me prive de toute liberté de pensée. Juste une place pour la phobie. Uniquement elle, perverse et destructrice. Une créature sans nom.

PETITES VICTOIRES POUR D'ENORMES EFFORTS

Prise au piège dans quelque chose que je ne comprends pas du tout, je sais qu’il faudra que je me batte seule contre cette phobie, faire comme si elle n’était jamais apparue. Je rêve de la voir disparaître aussi vite qu’elle est survenue, mais la réalité est tout autre. Il ne s’agit pas d’un problème de volonté, car me dire que je voulais me débarrasser de ma phobie tout simplement n’a pas suffi, alors que je le souhaitais plus que tout. C’est donc un véritable travail sur moi-même qui m’était nécessaire. Il faut sans cesse trouver des moyens pour contrebalancer les idées phobiques en idées plus positives. Ceci afin d’alléger, au bout de plusieurs mois, l’intensité de la souffrance qu’entraîne la phobie. Pour beaucoup de gens, une phobie n’est pas un réel problème. Il ne faut pas s’écouter et continuer à vivre comme avant, mais c’est beaucoup plus compliqué et seul celui qui vit avec une phobie peut comprendre. C’est un enfer ! Au peu de personnes à qui j’en ai parlé, celles-ci m’ont répondu « Quoi ? », et ce tout en ricanant. Entendre pouffer de rire alors qu’on dit qu’on souffre est difficile à supporter. On ne rit pas au nez d’une personne qui souffre de maux de tête, alors pourquoi ma souffrance n’était t-elle pas prise en compte au même titre ? On est seule contre sa douleur, car personne ne peut la percevoir et mesurer le degré de souffrance. Je ne sais qu’une chose, quelque soit la phobie dont on souffre, elle devient vite invalidante. De plus, on a tendance à s’isoler tout en évitant les situations qui angoissent.

 

 

 En fait, je crois que pour se sortir de ce cercle vicieux, il faut au contraire se confronter à toutes ces situations qui posent problème au lieu de les fuir. Débloquer lentement chacune des obsessions phobiques. Créer en quelque sorte un effet de levier permettant de prendre conscience que la peur paralysante est injustifiée et non fondée. Trouver un mode de pensée plus rapproché de la réalité. Pour retrouver un peu de cette liberté que j’avais perdue, j’ai commencé par me lancer des petits défis, comme aller dans la rue après avoir mangé, j’ai répété cette situation plusieurs fois comme pour que mon cerveau puisse l’imprimer et être capable de modifier cette pensée négative : « je ne sors plus parce que j’ai peur de vomir », pour la transformer en pensée positive : « il ne m’arrivera rien, si je sors dans la rue en ayant mangé et que même si je vomissais, çà ne serait pas la fin du monde ». Comme je me sentais toujours « en danger » où que j’aille, il a fallu que j’essaie de me prouver, en affrontant ce qui me faisait peur, que je ne risquais rien. C’est difficile et angoissant d’affronter quelque chose qui paraît insurmontable, pourtant il me semble que c’est le seul moyen de soigner une phobie.

  

PHOBIE : SIMPLE QUESTION DE VOLONTE ?? NON !!

 

 

C’est important de prendre en compte la souffrance d’une personne phobique, quelle que soit sa hantise, aussi irraisonnée et incompréhensible qu’elle soit. Je pense qu’une phobie a une cause bien précise contrairement à ce que certains croient. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne faut pas tourner en dérision ce que dit une personne phobique, et ce même si on ne comprend pas son mal-être, sa façon de voir les choses quand elle parle de l’origine de ses angoisses. Elle se sentirait encore plus seule et s’isolerait de tous ceux qui ne la prennent pas au sérieux. Il faut se lancer des petits défis et être fier de sa réussite, même si aux yeux des autres le geste accompli ne justifie pas qu’on crie « victoire » ! L’essentiel est qu’on soit fier de soi-même et qu’on puisse prendre conscience du fait que la phobie à long terme et à force de travail sur soi peut, partiellement, d’abord, puis, complètement disparaître. C’est comme cela que, petit à petit, je suis retournée dans les magasins en ayant un peu mangé, en me confrontant à ma phobie comme pour lui dire qu’elle ne m’empêcherait plus d’aller où je veux et qu’après tout, je pouvais me montrer aussi forte qu’elle et l’affronter. J’ai pu aussi aller travailler en ayant mangé, prendre le train, monter en voiture. L’angoisse est encore présente, parce que ma peur est toujours en moi et qu’on n’efface pas un comportement phobique du jour au lendemain, mais elle est moins invalidante qu’au début. Et si j’y suis arrivée, c’est en me lançant des défis à chaque fois plus importants que j’ai pu retrouver une certaine liberté. Elle m’étouffe moins, je me sens moins prisonnière d’elle. La foule, elle, me fait encore peur. Aussi, j’évite dès que possible, les endroits où je ne peux pas bouger librement, où il n’y a pas assez de place. De plus, j’ai toujours mes deux sachets en plastique dans mon sac, ils me rassurent et ne me gênent pas. Je continue donc à les conserver pour le moment. J’évite le cinéma, car j’ai peur de me retrouver coincée dans une rangée. L’idée de m’agiter pendant toute la durée du film en sentant l’angoisse monter jusqu’à son maximum et le regard qu’on pourrait alors me porter me dérangerait, si on s’apercevait de mon manège et de mon malaise. Le jour où je n’aurai plus besoin de mes sachets, je pourrai dire que je suis sortie complètement de ma phobie. Le pire est passé, et les avoir continuellement sur moi, dans le moindre de mes déplacements, est le millième de la souffrance de la phobie, vécue comme un horrible cauchemar au début, puis durant des années.

 

 

AVRIL 1998

 

RECRUDESCENCE DE LA PHOBIE

 

 

 

Aux vacances de Pâques, j’étais installée à mon bureau en train de réviser les maths et je me suis mise quelque chose en tête, qui m’a davantage perturbée. Je me suis évadée de mes révisions et j’ai senti que mon cerveau s’était connecté sur ce que je voulais oublier à tout prix. En analysant la mise en place de mon processus de soutien et de « survie » en quelque sorte qui consistait à avoir toujours un sachet dans ma poche, à éviter la foule au lycée en partant un peu plus tôt, à manger en fonction de ce que j’allais faire après… J’ai remarqué avec angoisse qu’il y’avait des failles. Des failles que moi seule avaient plus ou moins imaginées, parce que je me doute bien qu’une autre personne n’aurait jamais eu des idées pareilles. Quand une idée relative à la phobie jaillit de je ne sais pas trop où, le cerveau n’arrive plus à l’effacer, il n’y a de place que pour elle et celle-ci devient obsédante. Il faut de nombreuses stratégies pour faire en sorte que le cerveau évacue cette idée nouvelle qui « prend la tête » et qui empoisonne l’esprit. Dans ce genre de problème, j’ai l’impression que le cerveau capte la moindre petite chose, qu’il se concentre dessus pour faire en sorte que la situation devienne encore plus catastrophique. L’évacuer est difficile. Par exemple, me libérer du sentiment d’être enfermée dans un étau de verre m’a pris plusieurs semaines. La peur de rester enfermée dans une pièce, des mois. Le problème est que çà ne finit jamais. Une fois qu’une obsession a plus ou moins disparu, il en revient toujours d’autres, pires, plus difficiles à vivre, plus compliquées à désagréger. Voilà où cette saloperie m’avait menée. Sournoise à un point inimaginable, elle me manipulait et avait pris le total contrôle sur mon cerveau qui suivait pas à pas ses machinations stupides qui me rendaient malgré moi cinglée.

 

FUITE ET PROTECTIONS ILLUSOIRES

 

 

Avant, je me disais que si j’avais envie de vomir, il me suffisait de demander à aller aux toilettes. Mais voilà qu’une autre angoisse, plus difficile à gérer, venait se greffer à la première qui était déjà bien suffisante : ma crainte était que la porte de la salle de cours ne s’ouvre pas à mon passage. Je me voyais m’acharner sur cette porte qui était coincée, la poignée ne marchait plus ou me restait entre les mains. Quelle angoisse terrible ! Pour quelqu’un qui ne comprend pas tout çà, cette angoisse paraîtra stupide, mais moi, j’étais complètement affolée. A la maison, j’actionnais sans cesse les poignées des portes pour tenter de mettre fin à mon angoisse. Un cauchemar, surtout quand je me rendais compte de ce que je faisais. J’étais folle, je finissais par en être persuadée. Il m’arrivait de me relever la nuit, ne pouvant pas m’endormir avant d’être certaine que la porte de la salle de bain ou des toilettes étaient restées entrouvertes. Toujours au cas où... J’évitais de fermer entièrement une porte. Seulement, même ouverte, j’avais peur, parce qu’un jour, une troisième obsession est intervenue, me mettant dans la tête que quelque chose dans l’encadrement pourrait peut-être m’empêcher de sortir. J’imaginais une plaque vitrée invisible qui me garderait enfermée dans la pièce où j’étais. Alors, je testais discrètement, pour que personne ne s’aperçoive de rien, les encadrements des portes pour voir si rien d’invisible n’avait été installé à mon insu. Je ne sais pas par quel miracle, par contre. Je passais, repassais, sans arrêt d’une pièce à l’autre pour voir si rien ne me bloquait l’accès. J’allais finir par être complètement dingue si çà continuait. Je ne savais pas d’où je sortais toutes ces idées farfelues. Certains me diront qu’elles ne venaient que de moi, mais c’est faux, quelque chose semblait se créer dans ma tête sans que moi-même puisse comprendre ce qui était en train de se mettre en place. Incapable de me raisonner avec l’impression de tomber dans la folie la plus complète, je n’en parlais à personne de peur qu’on se moque de moi. L’isolement était déjà pesant et je savais que si j’évoquais ces nouvelles créations inconscientes, on me rirait au nez. Me connaissant, ma réaction aurait été de m’isoler encore plus. Des choses inimaginables et complètement ridicules me traversaient l’esprit. Du coup, totalement paniquée, j’en aurais pleuré, le lundi de la rentrée tant l’angoisse était forte. J’avais renforcé la sécurité de mon sachet plastique par un autre, que je glissais par-dessus. Deux valaient mieux qu’un seul. J’ai commencé à avoir certains rituels. Quand je rentrais dans une salle de cours, je commençais par regarder si la poignée de la porte était fiable. J’étais contente quand un élève arrivait en retard et que la porte avait déjà été refermée. Quand il l’ouvrait, j’étais rassurée de voir qu’il n’avait pas eu de problème pour le faire. Donc, moi non plus, je n’aurais pas de souci s’il fallait que je sorte. Ensuite, je me suis arrangée pour repérer où étaient les corbeilles de papier qui étaient, elles, recouvertes d’un sac poubelle. Si je restais coincée dans la salle, il me fallait des moyens de protection. J’étais discrète sur tout ce que je faisais mais si je n’avais pas eu peur du regard qu’on pouvait me porter, j’aurais essayer d’ouvrir et de fermer la porte plusieurs fois pour vérifier si tout fonctionnait réellement bien, comme quelqu’un qui souffre de TOC et qui répète infiniment les mêmes gestes pour atténuer ses angoisses. Enfin, j’avais toujours un œil fixé sur la porte comme si elle représentait une issue de secours vitale pour moi. Voilà, à présent j’étais parée pour aller en cours et affronter les autres… Allez en route… Courage… Qui d’ailleurs m’abandonnait de plus en plus.

 

Dans un bâtiment, où les portes avaient une poignée ronde qu’il fallait tourner pour les actionner, je me disais qu’avec une telle vieillerie, j’aurais sûrement des problèmes pour l’ouvrir et çà m’angoissait encore plus. Je passais les cours en ayant le cerveau comme dédoublé. D’un côté, il y’avait la Delphine lycéenne qui voulait suivre les cours et d’un autre côté la Delphine phobique qui essayait de vaincre ses angoisses et sa phobie. J’étais sans cesse partagée entre la volonté de suivre correctement le cours, d’être à la hauteur malgré mon problème, et ces angoisses et obsessions liées à la phobie qui venaient interrompre régulièrement le cours. Je fixais discrètement la porte et m’imaginais en train de vivre mentalement ce qui pourrait éventuellement arrivé un jour : avoir envie de vomir. Comme au cinéma, je répétais inlassablement la scène avant de la filmer. Mon scénario était fait depuis longtemps et maintenant, je le répétais consciencieusement. Je me voyais courir vers la porte, l’ouvrir dans l’urgence, parcourir le chemin entre la salle de cours et les toilettes. Surtout, que tout aille vite. Perfectionniste, les mêmes gestes se bousculaient dans ma tête, pour que la scène soit parfaite, pour diminuer au maximum mes angoisses. J’avais peur, comme si on me menaçait de mort. Comme si quelque chose au-dessus de ma tête était prêt à me tomber dessus sans crier gare. La crainte d’être complètement submergée par ma phobie, la sensation qu’une sorte de démon prenait toute la place dans ma tête et s’y répandait comme du poison. Ne surtout pas me laisser envahir par l’angoisse, la phobie et lutter. Ne rien montrer aux autres. Voilà ce que je devais faire en plus de suivre les cours. Je ne voulais pas que mes angoisses terribles me fassent oublier que le bac était à la fin de l’année.

 

En fait, je suppose que ma phobie était en lien avec le mal-être éprouvé en présence des autres. Je voulais toujours bien faire, être parfaite pour plaire aux autres et être appréciée. Avoir peur de vomir était une angoisse comme une autre de montrer mon mal-être vis-à vis du regard des autres. Dans ma tête, la même question se bousculait toujours : que penseraient-ils tous de moi si je sortais trop tard et que je vomissais devant eux ? Avec du recul, je me dis que la véritable question était : que pensaient les autres de moi ? De mon point de vue, c’était une occasion pour eux de me laisser de côté. Que voyaient-ils tous en moi ? Je devais leur paraître nulle, moche, incapable de quoi que soit. Encore maintenant, quand je parle à quelqu’un et que la personne me regarde, je ne peux pas m’empêcher de me dire « que pense t-elle de moi, elle doit me prendre pour une imbécile, pour une incapable et physiquement, je dois lui paraître moche, elle doit se demander comment on peut être aussi nulle ». Et en pensant à çà, je suis dans mes petits souliers, je disparais face à celui que j’imagine mieux que moi sur tous les plans et j’en perds mes moyens et le peu de confiance que j’ai en moi.

 

Je ne peux pas dire qu’ils me rejetaient, mais je ne correspondais pas à leur idéal de copines pour les filles et de petite amie pour les garçons. Je n’allais pas dans le moule qu’ils avaient formé, et comme je ne me faisais jamais remarquer, que j’étais discrète et réservée, on ne venait pas souvent auprès de moi pour me parler. J’avais trois ou quatre amies avec lesquelles je m’entendais bien et çà me suffisait. Je préférais avoir trois amies sur lesquelles je pouvais compter, enfin, uniquement quand j’allais bien, comme je m’en suis aperçue plus tard, plutôt qu’une douzaine superficielle. C’était des amies que j’avais avant de tomber dans cette spirale infernale. Si j’avais dû me faire de nouvelles relations à cette période-là, j’aurais été incapable d’aller vers qui que se soit. Je sentais qu’il me manquait quelque chose, mais je n’étais pas capable de définir ce dont j’aurais eu besoin à ce moment précis.

 

Moi et ma phobie, 10 ans après son apparition : je vis toujours avec, mais elle est bien moins présente qu'avant et me fait surtout moins souffrir. Je suis capable de sortir à nouveau, aller dans une voiture, aller au cinéma si je suis en bout de rangée, voyager en train. Vomir me fait toujours peur et je ne supporte pas quand çà arrive. Parfois, j'hésite à prendre certains médicaments, étant donné que j'ai tendance à ne pas les supporter. Et puis, parfois, quand l'angoisse monte, je me dis qu'après tout ce n'est pas grave si çà arrive. Ma vie ne sera pas mise en danger. C'est difficile de vaincre cette phobie, mais le pire est de se rendre compte que la phobie est quelque chose de complètement irrationnelle, mais on n'arrive à la contrôler. C'est épuisant de se convaincre qu'on ne risque rien si on s'expose à notre phobie.

Je ne me fais pas de souci pour m'en sortir à ce niveau là, parce que je sais qu'un jour, cette phobie disparaîtra aussi vite qu'elle est venue.

Par Delphine - Publié dans : Emétophobie
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Dimanche 26 novembre 2006

 

 

 

 

 

INFORMATION, ENTRAIDE ET PREVENTION

Bonjour, je m'appelle Delphine et suis âgée de 28 ans. Je souffre de troubles du comportement alimentaire depuis 10 ans. Mon but est d'apporter mon témoignage en parlant de ma souffrance liée à l'anorexie, à mes épisodes de boulimie, à l'automutilation. Je me bats pour faire comprendre autour de moi que ces maladies ne sont pas le fruit de ma volonté, que l'anorexie est arrivée dans ma vie un jour d'octobre 1996, mais que je suis loin de l'avoir désirée. Si seule devant elle, perdue devant les regards désobligeants et les remarques douloureuses qui ne font qu'accentuer le mal-être.

 

Principaux objectifs :

 

- Description de l'anorexie et de la boulimie : symptômes, causes, conséquences, traitements

- Faire comprendre aux jeunes filles que la perte de poids n'est pas un jeu, mais qu'elle peut conduire à la mort

- Faire réagir les parents et l'entourage d'une personne anorexique / boulimique

- Faire régulièrement des mises en garde sur ces pathologies

- Apporter mon témoignage à travers des extraits de mon journal

- Donner un peu d'espoir aussi, car je suis persuadée qu'on peut s'en sortir avec du temps, de la patience et un travail sur soi

 

Je n'écris pas pour celles qui "cherchent" à être anorexiques, par respect pour ma descente dans ce cauchemar et mon combat pour m'en sortir. Je suis une anti pro-ana. Je parle au nom de toutes celles qui sont tombées dans ces maladies, mais qui n'ont rien demandé.

L'anorexie n'est ni un jeu, ni un choix. Une fois qu'on est dedans, on a du mal à se sortir la tête de l'eau, alors à titre préventif, en espérant que çà fasse réagir le plus de personnes possibles, dans le bon sens, je parlerai de cette expérience que j'aurais voulu éviter. J'aimerais qu'il y'ait de moins en moins d'autres "Delphine".

 

N'oublions pas que l'anorexie conduit à la mort pour 10% d'entre nous

 

Je ne veux pas faire partie de ce triste pourcentage et je sais que je me battrai autant qu'il le faudra pour m'en sortir. Mon combat jour après jour sans TCA.

 

Par Delphine - Publié dans : Accueil
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