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Vendredi 15 décembre 2006

ANNEES 1999 - 2000 :

2ème année de BTS (2)

"Un jour j'ouvrirai mes ailes comme cet oiseau et je m'en irai vers la liberté, parce que tant qu'on vit avec les TCA, nos ailes sont coupées. On ne vole plus, on reste en suspens, la vie se déroule en pointillés"

J’aspire à me sentir bien dans ma tête et à accepter ce corps qui fait partie de moi mais que je rejette pourtant avec une hargne incontrôlable.

   

 

 

Préjugés sur l’anorexie 

J’ai entendu dire des personnes que les anorexiques arrêtaient de manger pour qu’on les remarque et qu’on fasse attention à elles. Je ne conçois pas une telle idée, car à travers leur discours, elles insinuent d’une certaine façon que l’on a décidé de faire souffrir nos proches intentionnellement. C’est terrible de penser que l’anorexie puisse être une chose consciente et être un tel mécanisme horrible. Ce n’est pas possible qu’on puisse penser çà. Je souffre, tout comme un nombre insupportable d’autres anorexiques-boulimiques. Nos proches souffrent et certains osent penser qu’on le fait exprès ??? On souffre en passant pour des moins que rien sans volonté, des personnes monstrueuses qui font souffrir leurs proches, volontairement selon certains. Je n’ai rien dit pendant des années sur ce qui se passait dans ma tête, justement pour ne pas faire souffrir mes proches. Si j’avais voulu qu’on me remarque, je n’aurais pas camoufler mon amaigrissement du mieux que je pouvais à mes parents qui n’ont su que 3 ans et demi après le début de l’anorexie que j’avais des difficultés pour m’alimenter. Cette idée n’est pas justifiée et montre que beaucoup de gens parlent de ces maladies sans en connaître un minimum de symptômes et de caractéristiques. J’utilise mon corps et la nourriture comme un moyen d’expression, parce que les mots ne suffisent pas et que je ne suis surtout pas capable d’expliquer verbalement ce qui ne va pas. Alors je me tais, en détruisant mon corps, à défaut d’avoir une autre possibilité. Ne rien dire sur ce qu’on ressent devient problématique et étouffant et on finit tôt ou tard par exploser d’une façon ou d’une autre. Mon explosion a été l’anorexie, une sorte de soupape de sécurité à l’intérieur de mon cerveau, qui se manifeste à chaque fois que je n’arrive plus à gérer les différentes situations que je vis. Elle fait en sorte qu’au lieu de parler ou de réagir de façon plus saine, je me rabats sur la nourriture en mangeant le moins possible ou en me gavant, à travers la boulimie, selon la situation et ce que je ressens. En me voyant, on ne devine certainement pas tout ce qui se passe dans ma tête. Je parais calme, ne montre rien. Mais à l’intérieur, je bouillonne, ne dis rien, me mets rarement en colère, même si parfois j’ai envie d’exploser devant l’attitude de certains. Je me tais, par habitude, par respect pour les autres, même pour ceux qui me font du mal. Je suis violente vis-à-vis de moi-même, pas des autres. Je me fais du mal, mais si on me supprime ma soupape de sécurité, l’anorexie, je ne sais pas comment on fait pour vivre autrement. Je ne sais pas quels autres moyens utiliser pour surmonter tout ce qui peut et pourra se passer dans ma vie. J’ai oublié comment on vit sans trouble alimentaire, sans se restreindre ou se gaver. C’est devenu une façon de vivre et c’est le plus terrible, car en même temps, tout le voulant, je ne sais pas comment modifier ce comportement qui fait partie intégrante de moi. Ce monstre s’est incrusté en moi jusqu’à me faire oublier comment est la vie quand on mange normalement et avec plaisir. 

 

 

Perte de lucidité et de notion de danger 

Les premiers kilos se sont envolés, emmenant avec eux, le peu de lucidité qui me restait. J’allais couler comme la première fois et je n’en ai pas pris conscience. Quand je me suis réveillée et que j’ai réalisé où mes obsessions m’avaient à nouveau emportée, il était de nouveau trop tard et je pesais déjà 40 kgs. Tout avait été très vite. J’ai perdu la notion du temps et ne peux pas dire en combien de temps, j’ai perdu ces 11 kgs. Approximativement, 5 mois.

    

 

En janvier, au début de la restriction, quand je voulais manger un aliment inscrit dans la colonne « défendu » de ma liste établie, je me disais que çà ne servait à rien de le manger puisque deux minutes après, il ne serait plus là. Deux minutes de plaisir contre une journée de culpabilité de l’avoir mangé. Entre les deux, j’avais vite fait mon choix. Ce comportement me motivait contre mon envie d’aller vers les aliments que j’avais plus ou moins voulu classés dangereux ou plutôt que Miss Anorexie m’avait « ordonné » de bannir de mon alimentation. A la fin du mois de janvier, je pesais 44 kgs, j’en avais perdu 5. Je me sentais légère, prête à continuer mon régime. Une énergie à toute épreuve faisait vivre ce corps qui n’était plus le mien, mais qui était devenu la propriété de l’anorexie, cette horreur sans visage qui ravage tout sur son passage, qui rend dingue, même les personnes les plus saines d’esprit. A ce moment là, j’étais déjà partagée en deux. Une partie de mon cerveau conservait les choses qui me perturbaient, pendant que l’autre partie essayait d’effacer la première avec une sorte de drogue : la nourriture. Au début, j’avais cru que c’était mon poids qui me dérangeait, alors j’avais voulu, sans parler de régime, faire plus attention à ce que je mangeais, à la nature des aliments que j’ingérais. Juste pour perdre 2 kgs et me retrouver sous la barre des 50 kgs. Mais je n’avais pas prévu que me sentant si bien d’un seul coup dans ma tête, je n’arriverais plus à manger normalement et suffisamment. Perdre du poids était une sorte de victoire, de force et de puissance. J’arrivais à faire quelque chose qui pour moi était favorable, j’arrivais à contrôler au moins ce que je mangeais. C’était positif. Je parvenais à faire quelque chose que peu de personnes n’arrivent à faire : vivre sans manger. Des mois après, j’entendais autour de moi, ceux de ma classe, dire qu’ils n’en pouvaient plus tellement ils avaient faim. Moi j’étais en dehors de tout çà. Je ne savais plus ce que voulait dire avoir faim. Je n’étais pas obligée de céder à quelque chose que je ne ressentais plus depuis longtemps : le besoin de mon corps de recevoir de la nourriture. Ils me paraissaient tous faibles d’être incapables de lutter contre ce sentiment pourtant si normal, aux yeux des autres, mais plus des miens. Ils avaient faim, mangeaient et étaient heureux. Je n’avais plus jamais faim et quand je mangeais je me sentais mal avec la sensation de ne plus pouvoir avoir ce contrôle sur la nourriture. Pour moi, manger était une perte de maîtrise, sur mon corps. Il me semblait, à chaque fois, qu’en même temps, j’y perdais le contrôle de ma vie.. Je me sentais bien, uniquement l’estomac vide. Euphorique, avec une envie de croquer la vie à pleines dents, bien dans ce corps qui pourtant existait de moins en moins, selon la balance et mes vêtements. Ils restaient, comme la première fois, ma référence. Il paraît que ce phénomène est biologique. Le corps fabrique une hormone et quand on ne mange pas, cette réaction crée un sentiment de bien-être, de paix intérieure comme ceux qui faisaient de l’ascèse.

   

 

 

 

Jeun illusoire et dangereux 

Je comprendrai plus tard, trop tard, malheureusement, que ce bien-être ressenti dans le jeun était illusoire et trompeur. Le bien-être du début se transforme en enfer au bout de quelques temps. Evidemment, si on s’en tient à la logique du corps, celui-ci ne peut pas fonctionner convenablement en étant sous-alimenté. Seulement, une fois arrivée dans la spirale de l’anorexie, la logique des autres gens n’existe plus. Et moi, je crois que je n’ai jamais eu autant d’énergie que dans cette période où je ne mangeais plus assez. Il me semble que j’avais du mal à comprendre pourquoi il fallait que je mange. Je me sentais si bien en ne le faisant pas et en plus, j’avais de l’énergie à revendre. Cette logique que j’avais moi aussi avant de tomber dans cette spirale infernale n’existait plus. Je suis entrée dans un mode de pensée complètement destructeur et hors norme. Une fois que la prise de conscience de la maladie est faite, les anorexiques savent qu’il faut manger pour vivre et pourtant elles persistent dans leur fonctionnement en mangeant moins ou plus du tout. Ce n’est pas qu’elles ne veulent plus, mais elles sont arrivées à un stade où elles ne peuvent plus. Miss Anorexie prend toute la place. La maladie prend le dessus sur tout ce qui est rationnel quand on parle de corps et des besoins qu’il a pour fonctionner. Ce qui se passe dans le cerveau, à ce moment là, est bien plus fort que tout ce qui peut être dit quand on parle de besoins énergétiques, de vie, de chaleur... On me répétait que je mettais ma vie en danger, qu’il fallait manger pour vivre, que le cerveau avait besoin d’énergie pour fonctionner…

    

 

Mais je n’entendais rien, l’anorexie me bouchait les oreilles. Je n’entendais plus qu’elle, qui me disait que manger était mauvais, que je n’avais pas besoin de manger pour vivre et qu’il fallait à n’importe quel prix que mon corps disparaisse. En plein cœur de la maladie, papa s’est évertué à m’expliquer une cinquantaine de fois, si pas plus, que le corps, et surtout le cerveau avait besoin d’énergie pour fonctionner. Il m’a aussi donné beaucoup de conseils que j’ai pu utilisés quatre  ans seulement après. Au moment où il me parlait, j’étais incapable de réaliser et d’entendre. Quelque chose dans ma tête m’empêchait de voir la réalité des choses. Je suis alors passée pour quelqu’un de têtue, de bornée qui ne voulait pas écouter ce qu’on lui disait. Ce n’est pas que je ne voulais pas, mais je ne pouvais plus. Pour moi, Miss Anorexie était la seule à avoir raison et à posséder la clé de mon bien-être et de mon bonheur. Elle avait fait en sorte de créer des courts-circuits dans ma tête et je n’étais plus depuis longtemps connectée sur la réalité, comme si je refusais de voir les choses telles qu’elles étaient vraiment. Cette force de pouvoir gérer ce qu’on mange et le contenu désastreux de notre cerveau, est tellement omniprésente, que le reste n’a plus d’importance. On fait un vide complet autour de nous. L’anorexie et tout ce qu’elle englobe domine le reste. Notre vie, nos façons d’être et d’agir, nos comportements et attitudes, nos relations avec les autres, avec les personnes qu’on aime. Elle a une telle puissance, qu’elle m’a fait basculer dans ce monde où elle amène ses « victimes » insidieusement. Il n’y a pas de mots assez forts, assez précis pour exprimer ce que je ressens par rapport à elle. Ennemie, amie, mi-ange, mi-démon, je ne sais pas exactement ce qu’elle représente. Miss Anorexie rôde et à la moindre défaillance psychologique, elle réapparaît et s’insinue à travers le corps et l’esprit. C’est pour cette raison qu’on a toujours l’impression de ne pas pouvoir s’en débarrasser, même en le souhaitant plus que tout.

   

 

 

 

La réalité ne faisait plus partie de ma vision des choses. On part dans un autre univers. Je vis dans un monde fait de restriction, de douleurs physiques et morales, d’une souffrance psychologique qui ne s’installe pas tout de suite, car comme je l’ai précisé auparavant, il y a cet état d’euphorie dans lequel je me trouvais, ce bien-être illusoire. La souffrance vient après. Quand on a perdu trop de poids. Totalement épuisée, j’ai commencé à revenir dans la réalité qui s’est montrée très cruelle, parce que c’est le moment pendant lequel j’ai pris conscience de la souffrance que je faisais endurer à mes parents. Comment supporter de faire du mal, involontairement à des êtres qui représentent tant à mes yeux ? C’est insupportable, invivable. Je me donnais l’impression d’être une criminelle qui tue ses victimes à petit feu. J’ai conscience de tout çà maintenant et j’ai des difficultés à vivre avec cette culpabilité, encore maintenant, parce qu’en même temps, ce n’est pas pour autant que j’arrive à me débarrasser de ces obsessions alimentaires qui volent petit à petit mon corps, ma tête et ma vie.

     

 

FEVRIER 2000

 

 Les cours deviennent catastrophiques

J’ai des difficultés à reprendre les cours. J’ai manqué des choses importantes  me sens dépassée pour tout rattraper. A quelques mois du BTS, j’ai tellement de choses à revoir que j’ai peur de ne pas y arriver. Ce matin, on avait un devoir. M.P me montrait des éléments sur la feuille qui m’aurait donné des pistes. Il voulait m’aider, me voyant submergée par la panique. Je suis sortie de la salle en pleurant, me réfugiant dans mes coins de prédilection : les toilettes ou la fenêtre au fond du couloir. Je m’en voulais de ne plus être à la hauteur, me sentant complètement perdue et nulle. Le jour où la maladie a commencé à s’attaquer à mes études et à faire en sorte que je n’arrive plus à avoir une attitude logique, tant primordiale en comptabilité, j’ai coulé. J’arrivais à travailler, mais plus à raisonner. Je réussissais assez bien dans les matières où je pouvais reproduire des données que j’avais pu apprendre. Mais en comptabilité, je n’arrivais plus à faire les liens entre les chiffres et à avoir une attitude logique. Mes études étaient tout ce que j’avais et la maladie commençait à avoir des conséquences sur elles et je ne l’ai pas supporté. Je me sentais vaincue. Cette impuissance que je ressentais face à cet étau qui comprimait mon corps et ma tête s’est amplifiée et je n’ai rien pu faire pour sauver ces études qui étaient pourtant si importantes pour moi et la seule chose que j’avais voulu préserver jusqu’à ce que j’en devienne incapable. Complètement enfermée dans la maladie et ce cercle vicieux. Les profs me jugeaient, j’en avais parfois l’impression, même si à travers leur attitude, je savais que c’était faux. Bien au contraire. Comme tout le monde, ils ne comprenaient pas et je les sentais impuissants à ma descente en enfer. J’étais à la fois, seule face à mon problème et entourée. Les uns se taisaient pendant que les autres me regardaient affolés en me disant de m’accrocher. J’avais envie de leur répondre que si je ne m’étais pas accrochée, j’aurais été morte depuis longtemps. Je sors cette phrase là, à chaque fois que je me sens jugée, à chaque fois qu’on me dit de me battre. Que croyaient les gens ? Que je ne me battais pas ? Ils ne pouvaient pas savoir bien sûr. Mais, si j’étais encore en vie, c’est bien que je me battais, sinon je n’aurais survécue ni à ma première période d’anorexie, ni à la pneumonie qu’elle a entraînée. J’appréciais mes professeurs et ne leur en voulais pas, contrairement à ceux de St-Louis qui n’étaient jamais intervenus. Même si c’était difficile pour moi, de voir que personne ne me comprenait, je sentais que certains m’insufflaient un peu de leur énergie pour que je retrouve ce chemin que j’avais perdu depuis longtemps et que je ne parvenais plus à retrouver. J’étais hors des sentiers battus, en dehors de la vie. Les profs et certains de mes amis essayaient de me faire retrouver la vie d’une étudiante comme les autres. En vain.

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J’ai eu des amis qui essayaient de m’aider comme ils pouvaient. Chacun à leur façon m’ont donné une part d’eux-mêmes. Sabrina me racontait sa vie avec son copain qui n’en loupait pas une. Vive, elle possédait le don de me remonter le moral. Stéphanie et Céline étaient toujours à mes côtés, même quand je refusais systématiquement de sortir en boîte ou en ville avec elles. Jamais elles n’ont lâché prise. D’autres m’ont proposé de m’aider pour les cours. Je prenais tout ce qu’on me donnait comme un moyen de retrouver le chemin de la vie. En vain. Le vide, le trop-plein de mal-être, l’anorexie m’ont aspirés. Je suis descendue en enfer et j’y ai perdu toute ma liberté.

   ****

Je reste enfermée des jours à la maison, sans voir ni entendre personne. Sauf un petit coup de fil de mes parents le soir. Surtout, ne rien montrer de ce mal-être. Je ne veux pas qu’ils sachent que je vais mal. Toutes les journées se ressemblent désormais. Je ne sais même pas pourquoi je  travaille mes cours comme je le fais. Je m’obstine à vouloir sauver mes études, tout en sachant consciemment que je les ai perdues, elles aussi. J’ai l’impression d’un énorme gâchis. Elles aussi me filent entre les doigts. Je m’en veux, mais ne sais pas comment faire pour sortir de ce cercle vicieux. Miss Anorexie m’a déjà tout pris, que veut-elle de plus ? Je n’ai plus rien à lui donner, sinon ma vie. Et elle fait tout pour me la prendre. Je suis devenue étudiante à temps partiel, en somme, quand mes obsessions ne me déconcentrent pas.. Inadmissible pour moi. Le soir, je n’arrive pas à me coucher. Je bouge sans cesse, comme si mon corps ne pouvait plus s’arrêter d’être en mouvement. Je révise mes cours, tant bien que mal, jusqu’à près de 2 heures. J’écris aussi, j’ai commencé un journal. Mes études continuent à être ma bouée de sauvetage, car elles m’aident à tenir le coup, même si je ne peux plus raisonner correctement. Je continue à me percevoir comme une autre étudiante. Commune à celle des autres. Alors que plus rien dans ma vie ne tient plus debout, depuis bien longtemps déjà. J’ai peut être espoir que, vouloir continuer à avoir une vie à peu près normale m’aidera à me sortir de ce gouffre impitoyable.

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En Janvier 2000, la grand-mère de Michaël (le garçon que j'aime à ce moment-là) est morte. Il n’était pas encore revenu du Kosovo et je pensais de moins en moins à lui. Pendant des mois, j’ai cru que je ne l’aimais plus. J’avais la même impression avec mes parents et mon frère. Plus personne n’avait d’importance. J’étais devenue un monstre, incapable de montrer de l’amour à quiconque, même aux personnes qui m’étaient les plus proches, même à mes parents. Détruite de l’intérieur, morte, plus de sentiments. Ni positifs, ni négatifs. Plus rien. Juste du vide, un trou à la place du corps et de la tête. J’avais prévu d’aller à l’enterrement avec une voisine, mais je me sentais tellement mal que je n’avais même pas fait l’effort d’y aller. Une fois que tout le monde est parti, j’ai glissé une carte de condoléances dans leur boîte aux lettres. Le soir, tard, obnubilée par ma course dans les escaliers, je n’avais pas vu qu’ils revenaient en voiture. Je me suis toujours demandée s’ils m’avaient vu descendre et monter les escaliers toutes les cinq secondes. Je me suis culpabilisée en me disant qu’eux, revenaient d’enterrer un être cher, pendant que je me détruisais en perdant des morceaux de mon corps au fur et à mesure des marches des escaliers que je franchissais.

     

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour de Miss Anorexie 

Un jour de février, après quelques semaines de gavage, à quelques jours de mes 22 ans, le plus bel âge d’après ce qu’on dit, j’ai senti que Miss Anorexie allait reprendre sa place dans ma tête, sans que je puisse réagir. Soulagée d’avoir enfin pu m’arrêter de me gaver, j’ai recommencé à ne plus manger. Miss Anorexie et sa petite voix me faisait remarquer que les dégâts étaient suffisants et que je devais faire attention dorénavant, à ce qui rentrerait dans mon estomac. Bien veiller à me restreindre, ainsi que reprendre ma course à la cave et dans les escaliers. Très vite, manger était à nouveau douloureux. A chaque fois que j’étais devant mon assiette, j’aurais préféré mourir, plutôt que d’avaler une minuscule portion de nourriture, parce que m’alimenter était un calvaire. Cette saloperie s’était de nouveau immiscée dans ma vie et dans mon corps. J’étais persuadée que chaque gramme de nourriture me faisait prendre un kilo et représentait, à mes yeux, une substance toxique. Un panneau rouge avec une tête de mort apparaissait sur chaque aliment. Un week-end, alors que je veillais à ce que tout se fasse discrètement, papa a compris que je ne mangeais plus. J’avais changé, je ne parlais plus, étais toujours sur les nerfs et les envoyais sur les roses. Je réagissais comme si je n’avais plus personne autour de moi. Tout et tout le monde était devenu comme invisible. J’étais en train de tourner dans ma bouche pour la centième fois, un minuscule bout de viande et je voyais qu’il me regardait, énervé. Soudain, excédé par mon comportement, il a explosé de colère. Il m’a dit que je lui faisais penser à ma grand-mère maternelle. Elle avait cessé de s’alimenter peu de temps avant sa mort. Amaigrie, elle ressemblait à un squelette, jusqu’au moment où les médecins avaient été obligé de lui poser une sonde gastrique pour la maintenir en vie. Je me souviens à quel point j’avais peur de la perdre et je regardais bizarrement ce tuyau qui sortait de son nez. J’avais été rassurée quand on m’avait dit qu’elle serait alimentée artificiellement. J’avais cru qu’il suffisait de lui donner à manger à travers cette sonde et que tout rentrerait dans l’ordre. Je sais, maintenant, que lorsque la tête commence à se dérégler, il est difficile de tout remettre en place et que l’alimentation artificielle ne résout pas tout. La pose d’une sonde permet, évidemment de maintenir la personne en vie, mais, malheureusement, elle ne remplace pas le fonctionnement du cerveau. Quand on arrête de s’alimenter, le cerveau « oublie » comment et pourquoi, la fonction « manger » doit être mise sur le mode « marche ».

   

 

 

 

Une tornade était passée dans sa tête et lui avait supprimé les fonctions de nutrition, comme à moi, plusieurs années après. Chez elle, la machine ne se remettrait jamais en route. Et chez moi ? Tout est t-il cassé ? Les dégâts sont t-ils irréversibles ou non ? Je n’ai pas de réponse précise, malheureusement. Je ne me suis jamais sentie aussi proche de ma grand-mère, qu’à cette période-là. Comme si je comprenais ce qui se passait dans sa tête, au moment où elle devait se mettre à table. Comme si toutes les deux, nous avions quelque chose en commun, sans savoir quoi exactement, puisque que je mangeais encore normalement quand elle est morte. Maintenant, papa était devant moi à me dire, catastrophé, que je lui faisais penser à elle. J’avais pris plus ou moins conscience, depuis un certain temps, que ce n’était plus la même Delphine qu’ils avaient devant eux, le week-end, mais quelque d’autre, ignoble, désagréable et agressive. Je n’étais plus celle qu’ils aimaient. Depuis, la crainte qu’ils ne m’aiment plus à cause de ma maladie ne m’a jamais quittée. Une peur constante de les décevoir, ainsi que l’envie, impossible, qu’ils soient fiers de moi. Papa voulait que je revienne à Saint-Louis. J’ai refusé net. Je ne voulais pas laisser tomber mes études. D’ailleurs, çà faisait déjà trois ans et quatre mois, exactement, que manger était une souffrance permanente. Je ne voyais donc pas pourquoi subitement, il fallait que je lâche tout. J’ai essayé de leur expliquer que ce n’était pas moi qui faisait tout çà, qu’il y’avait quelque chose en moi qui faisait tout pour que je perde les pédales, qui dirigeait ma façon de manger et ma vie. Je comprends, seulement maintenant, qu’ils avaient peur de me laisser seule, alors qu’à ce moment-là, je ne pouvais pas mesurer la gravité que pourrait avoir mon amaigrissement. J’étais dans la première phase de l’anorexie. Celle où on rejette l’idée d’être malade et anorexique. J’étais dans un autre monde, loin d’eux, loin de la vie et de la réalité. Mes parents m’en voulaient, je le sentais, alors que je n’y pouvais rien. J’essayais en vain de préciser que tout ce que je faisais avec la nourriture et mon comportement n’avaient rien à voir avec ma volonté. Mais je sais aussi à quel point tout çà est difficile à comprendre. Je ne me faisais pas de souci pour moi, j’allais parfaitement bien. Alors qu’aux yeux de tous, j’étais en train de me détruire. Je ne courais aucun risque, ne me rendais compte de rien. C’est pour cette raison que je ne comprenais pas pourquoi mes parents s’inquiétaient tant. Il n’y avait aucune raison de réagir comme ils le faisaient ! Maintenant, évidemment, je sais que leur peur était justifiée et j’ai pris conscience de l’inquiétude qu’ils pouvaient ressentir, en me sachant seule durant la semaine.

  

 

 

 

Dans la semaine, je ne faisais jamais de courses, de peur d’être tentée par tout ce que je pouvais trouver dans les magasins. Je faisais seulement les courses le samedi. Je suis contente d’avoir pu résister, de ne pas être rentrée dans les magasins pour manger encore plus de pain, de chocolat, de gâteaux. J’ai été capable de manger n’importe quoi. Je n’avais pas faim, j’avais seulement besoin de me remplir, de combler ce vide que je ressentais. J’étais en manque, dans tous les sens du terme. Mon corps, lui, était en manque d’énergie et mon cerveau refusait de suivre. Il paraissait se battre contre le corps, un duel entre les deux, le cerveau prenait le dessus sur le corps et c’est le cauchemar. L’anorexie et la boulimie comblaient les trous laissés par des évènements de ma vie, qui avaient fait en sorte que mes fondations soient aussi fragiles. Trop.

    

 

 

 

Obsédée par la balance, je me pèse le matin, nue ; au cours de la journée quand je suis chez moi, plusieurs fois ; avant d’aller aux toilettes, après ; avant d’aller marcher, après ; avant de manger ou de boire, après ; puis le soir, avant de prendre ma douche, puis encore une fois avant de me coucher. Je n’arrive pas à m’arrêter de monter sur la balance, d’en descendre et d’y remonter. Encore et encore. Je sais combien pèsent chacun de mes vêtements. Il m’arrive de monter une dizaine de fois dessus en cinq minutes. Je trimbale la balance dans toute la pièce, pour voir si mon poids ne se modifie pas d’un coin à un autre. Je pleure, je n’en peux plus, c’est devenu une obsession, je me dis que je n’ai plus qu’elles dans ma vie. Cette foutue balance et cette saloperie d’anorexie. J’ai envie de me cogner la tête contre les murs, je deviens complètement cinglée.             

    

 

Alternance anorexie / boulimie

La vie se ralentit. Je mène une vie en pointillés, avec la nourriture dans les pires moments de gavage ou sans, pendant les périodes de restriction. Seule certitude : la souffrance est là tout le temps. Elle me poursuit comme une deuxième peau, en continu, jour et nuit, 24H sur 24, 7 jours sur 7. Pas de répit, même la nuit, car souvent, je rêve de nourriture, de gens qui vomissent, de mon corps et de mon visage qui se déforment. D’une vie en dehors de mon corps, comme si j’étais à l’extérieur et que je voyais les gens hors de mon enveloppe corporelle. Le manque de nourriture a pour effet aussi de rendre le corps agité. Je n’arrivais plus à rester calme et à trouver le sommeil. Mon corps bougeait seul, sans fin, comme s’il était traversé par un violent courant électrique. Souvent, je me dis que cette foutue maladie finira par m’avoir, que d’une façon ou d’une autre, elle risque un jour ou l’autre de m’emporter en enfer et je ne serai plus capable de revenir. C’est trop insupportable. Je veux m’en débarrasser, mais ne peux pas. Elle m’envahit entièrement. Elle a une position de dominante, sur ma façon de manger, de vivre, d’être.

   

 

 Durant les périodes de gavage, je peux atteindre jusqu’à 4000 kcal en 2-3 heures ce qui provoque des idées de mort. C’est dégoûtant, toute cette nourriture que je bourre dans ma bouche. Je n’arrive plus à sortir de mots de cette foutue bouche, ne sachant plus parler. Je ne sais pas mettre de mots sur ce que je vis. Mais, au fait pourquoi parler et pour quoi dire, d’ailleurs ? On ne m’entend pas, on ne m’écoute pas et quand je dis que je me suis gavée, on me rit au nez. Evidemment, personne ne me voit manger et ne sait comment se font mes orgies. Je suis seule. Je le suis aussi, quand mon corps refuse de digérer toutes ces saloperies. Quand je n’arrive pas à trouver le sommeil, parce qu’il faut que je digère dans tout les sens du terme tout ce que j’ai ingéré. Quand mon ventre est douloureux et énorme à craquer. Comment expliquer çà, que je souffre au point de vouloir en crever ! Est-ce plus compréhensible, quand je le dis de cette façon là ??? Et oui, c’est comme çà. Crever pour ne plus subir çà !! Quel est l’intérêt de la vie, quand elle se résume à se remplir de toutes sortes de cochonneries, parce qu’il n’y a plus rien d’autre. Les gens ne voient rien. La maladie et moi les effrayons, ils prennent leurs distances pour ne pas trop s’impliquer et refuser de reconnaître qu’un drame se joue devant leur regard ahuri .Pour eux, je ne suis qu’un corps qu’il faut alimenter. Sauf que je suis aussi autre chose qu’un morceau de chair qu’il faut conserver en vie. J’avais des projets, des rêves et il ne reste plus rien de ce qui faisait mon identité. Tout ce qui me définissait auparavant, est parti en poussière. Je ne suis plus qu’un morceau de viande. La nourriture traverse ce corps, sans plaisir, de haut en bas, sans émotions. Je remplis et je vide. On a fait de moi une oie qui est engraissée pour les fêtes de Noël. Il faut manger, point final. Mange et tais-toi ! Ce qui se passe dans ma tête, tout le monde s’en fout. Ne pas en tenir compte surtout, c’est peut-être dangereux de creuser les raisons pour lesquelles je suis devenue Delphine l’anorexique-boulimique. Je ne fais plus tout ce qui faisais ma vie, en mettant de côté tout ce que j’aimais. Ma flûte est rangée et je ne la sors plus que rarement. Mes livres que je n’arrive plus à ouvrir, parce que je dois recommencer 36 fois le même passage, étant devenue incapable de me concentrer sur autre chose que sur la nourriture. Tout çà m’énerve. Personne ne comprend qu’il y a autre chose que les aliments ? Je veux retrouver une identité, me sentir entière, me sentir comme la plupart des autres jeunes de mon âge. Aimer, rire, étudier, travailler, s’amuser…. VIVRE SIMPLEMENT ! Juste une journée, si davantage est impossible. Laissez-moi encore cette possibilité là, avant de ne plus supporter ma vie et tout arrêter. Donnez-moi juste un jour. Pour voir comme c’est, de ne plus vivre qu’à travers la nourriture.

    

 

 

 

La volonté ne semble pas suffire. Le cerveau dicte des choses que je suis seule à entendre. Il me plonge dans un état d’où il est difficile de revenir et pourtant il le faut. Toujours, continuellement, revenir à la surface, trouver suffisamment de ressources en soi pour être capable de remettre la tête hors de l’eau et continuer ce combat énervant et fatigant. Combattre quelque chose que personne ne comprend et ne voit. Que moi-même, ai du mal à saisir. Je ne comprends pas ce qui se passe dans ma tête, par contre, je sais ce que je ressens. Mais c’est tellement irrationnel, que je ne sais pas comment faire pour parler de toutes ces choses qui font ma vie depuis tant d’années, et c’est le plus difficile. Ressentir est une chose, les faire transmettre aux autres en est une autre, puisque tout ce qui est logique dans ma vision des choses est illogique et incompréhensible pour tous ceux qui mangent avec plaisir. Ce problème provoque l’isolement le plus complet, parce qu’au bout d’un moment, on est à cours d’arguments, on en a marre de devoir toujours se justifier. J’ai sans cesse besoin de savoir qu’on m’aime, qu’on peut être fier de moi et de ce que je fais. Je n’ai pas mes propres références, ne sais pas ce que je vaux, alors je compte trop sur les autres, pour me dire ou me rappeler qui je suis. En effet, il m’arrive de ne plus le savoir, de ne plus me connaître. Il m’arrive souvent de me coller le nez au miroir de la salle de bain pour regarder au fond de mes yeux pour voir ce que je trouve. Comme je le ferai plus tard, à l’hôpital, avec Sofien. Chez lui, je n’avais vu que le vide. Les yeux vidés de toute vie. Moi, je me trouve devant une page blanche. Une partie de ma vie est à réécrire, en comblant les blancs. Ceux qui représentent tous ces moments que j’ai perdus, que la maladie m’a volée, contre ma volonté. Inconsciemment .

    

 

 

 

Des passages de ma vie à réécrire, une vie à remplir d’autres choses que d’aliments auxquels je ne trouve plus aucun goût. Parvenir à mettre des mots sur ma souffrance, sur ce que j’ai vécu, pour pouvoir ranger les gâteaux dans le placard et le chocolat au frigo. Je veux en manger, mais pour me faire plaisir. Manger deux gâteaux pas deux boîtes, une barre de chocolat pas cinq.

     

 

 

 

Tout ce chocolat que j’ai pu ingéré m’écoeure encore maintenant en évoquant ce souvenir. 300g en ½ h et 10 kgs de honte et de dégoût. Une fois, à Pâques, deux tablettes chacun, nous avaient été offertes. J’avais dit à mes parents de ranger soigneusement les leur pour que je ne les trouve pas. Miss Boulimie est passée et résultat, comme j’avais terminé mon propre chocolat, je suis montée comme une flèche dans leur chambre et j’ai commencé à fouiller dans l’armoire comme une voleuse. Deux tablettes ont disparues et la terrible honte d’avoir fouillé dans les affaires de mes parents, pour trouver mes objets de gavage. J’utilise cette anecdote pour montrer que, même si je n’ai pas l’habitude en temps normal d’aller fouiller dans les affaires des autres, Miss Boulimie m’a obligé à aller contre mes principes. Cette saloperie me fait faire n’importe quoi et m’entraîne dans des actes insensés et ridicules que je ne ferais jamais en dehors des crises. Miss Anorexie et Miss Boulimie sont perverses, manipulatrices et ignobles. Elles vont à l’encontre de mes valeurs.

     

 

 

 

Pour moi, l’anorexie est une personne, c’est pour cette raison que je l’appelle Miss Anorexie. Elle est en moi, quand je respire, je la sens au fond de moi qui semble faire de même. En somme, elle vit, je la fais vivre involontairement. Elle se manifeste à travers moi, c’est un démon personnifié à l’intérieur de moi. Elle est toujours présente et très fidèle. Elle m’énerve, mais je m’aperçois que sans elle, je ne sais pas vivre. Je me sens perdue, entièrement dépendante d’elle. J’ai oublié tout ce qu’englobe le terme « vivre ». Peu à peu, je n’ai plus voulu voir personne. Il n’y avait plus qu’elle et moi. Quand je dois manger, elle m’encourage … à ne pas le faire. J’ai toujours besoin d’une motivation pour m’alimenter. Peut-être parce que j’ai du mal à exister et à me donner le droit de vivre. La psychiatre est arrivée à ce point là en me demandant si j’avais déjà eu des idées suicidaires. Je lui ai répondu que c’était le cas. C’était la première fois que je l’avouais et je me suis sentie bizarre, quand j’ai réalisé ce que çà impliquait. Comment ai-je pu en arriver là ? Qu’est-ce qui a pu provoquer ce dégoût pour la nourriture et peu à peu pour moi et pour la vie ?

      

 

En 2ème année de BTS, pendant que les autres mangeaient dans la salle, soit je m’avançais dans les devoirs à faire, soit je sortais dans le couloir, ne supportant plus les odeurs de leurs repas qu’ils avalaient avec des commentaires pleins de plaisir. Ils étaient bien, contents de manger. Je ne mangeais rien et je me sentais mal, en décalage constant par rapport à eux, pendant les repas mais aussi en dehors. J’allais au fond du couloir vers la fenêtre qui donnait sur le stade. On n’entendait rien, un silence de mort remplissait le couloir et j’entendais Miss Anorexie qui me parlait. Elle me répétait qu’il ne fallait pas craquer et aller manger, que j’étais différente et qu’il fallait que je reste là en sa compagnie. Je me sentais tellement seule ! Je réalise maintenant que je faisais tout pour l’être. Je ne parlais plus, n’allais plus vers les autres, souriais de moins en moins. J’étais devenue taciturne et froide. Moi et elle. Indissociables. Peu de personnes savaient qu’elle était en moi. La fenêtre était mon refuge et ce qui se passait derrière moi n’avait aucune importance. J’avais Miss Anorexie, comme si elle pouvait me protéger de tout et de tout le monde. Semblant n’avoir plus qu’elle dans ma vie, elle en a profité pour s’installer plus radicalement et sournoisement dans mon corps et mon cerveau sans que je m’en rende vraiment compte. Elle était de plus en plus présente et je ne pouvais plus rien faire contre elle, logiquement et rationnellement. En passant devant le lycée, je ne peux pas m’empêcher de regarder en direction de cette fenêtre et m’y vois encore, en filigrane, telle un fantôme, resté dans l’établissement, qui ne demande qu’à être libéré de la maladie pour pouvoir oublier tous ces moments. Recommencer enfin à vivre et disparaître de la fenêtre. Je hante les murs du lycée qui m’ont rendus prisonnière de moi-même, une seconde fois. Durant ma deuxième rechute.

     

 

 

 

Je suis attachée à une corde dans un trou profond. Si profond qu’on n’en perçoit pas le fond. Je me situe assez bas. Au-dessus de ma tête, à la surface, j’entends des voix lointaines qui m’appellent, qui me supplient de revenir auprès d’elles. Toutes les personnes qui tiennent à moi et que j’aime, mes parents, mon Bouli, Michaël, sont présentes. Ils me tirent tous, mais malgré leurs protestations de me voir descendre plus bas, je me sens attirée par le fond, qui représente l’enfer de l’anorexie, la mort,irrémédiablement. La lumière qui jaillit à la surface et qui représente la vie s’éloigne de plus en plus. D’ailleurs, je la vois très peu depuis l’endroit où je me trouve. Ma vie ressemble à cette image et çà m’effraie.

     

 

 

 

Entre temps, pendant les vacances de Pâques, j’avais eu un entretien chez la psy. En discutant avec elle, je l’ai questionné pour la première fois sur une éventuelle hospitalisation. Elle m’a dit qu’elle avait voulu me le proposer dès la première fois qu’elle m’avait vue, mais qu’elle avait hésitée en souhaitant essayé déjà le traitement par médicaments. Je pesais 42 kgs.

     

 

Première hospitalisation envisagée

Quelques jours avant les vacances de Pâques, un mois et demi à peine du BTS, j’allais de plus en plus mal, étais complètement perdue. J’avais cours avec M.P en compta cette après-midi là et à un moment donné, il m’a demandé si çà allait. J’ai répondu oui, mais je n’ai été guère convaincante, vu sa tête. Incapable de réfléchir, je ne tenais plus le coup, ne savait plus quoi faire pour m’en sortir. A la fin du cours, j’ai demandé à lui parler, je voulais savoir quelles seraient les conséquences si j’abandonnais maintenant et que je décidais de ne pas passer l’examen cette année-là. Ce jour-là, j’ai voulu lui faire confiance et lui parler de mon problème, parce qu’en somme, c’est lui qui a fait tout ce qu’il a pu pour m’aider avec le peu de moyens qu’il avait. Ce soir-là je me suis rendue compte que je m’étais trompée sur lui et qu’il était plus psychologue que la plupart des autres professeurs réunis. Je lui ai parlé de l’hospitalisation que j’avais acceptée plutôt pour mes parents et il m’a répondu qu’il ne fallait pas le faire pour mes parents, mais pour moi. Il m’a dit aussi que c’était difficile pour des parents de voir qu’un enfant ne va pas bien. De plus, comme je le savais déjà, il m’a confirmé que mon BTS était compromis. Il m’a conseillé de continuer à venir en cours, pour continuer à vivre comme avant, le temps que l’hospitalisation se fasse. Le lendemain, il est venu avec moi chez la proviseur pour voir ce que je pouvais faire. Il a été convenu que j’arrêterais les cours, afin d’être hospitalisée et que j’aurais une place à la rentrée pour pouvoir recommencer sur de bonnes bases, ma 2ème année. J’avais quatre mois pour m’en sortir. Ils avaient tous confiance en moi, me disaient tous que j’avais fait le bon choix et qu’avec la volonté que j’avais je m’en sortirais. J’en étais moins sûre et avais peur.

     

 

Je continuais néanmoins à travailler les cours. Une semaine avant d’arrêter pour entrer à l’hôpital, j’ai révisé pour un devoir d’OMG. Au devoir, je n’ai rien pu faire, ayant trop de choses à réviser d’un seul coup. Malgré tout, j’étais fière de moi, sachant que je ne passerais pas le BTS avec ceux qui comptaient beaucoup pour moi, mais même une semaine avant d’abandonner, j’étais là, refusant de lâcher prise. J’ai eu le statut d’étudiante jusqu’au bout. C’était tout ce qui me restait. C’est la dernière chose que j’ai faite qui m’est rendue fière de moi-même. Je me sui

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Vendredi 15 décembre 2006

ANNEES 1999 - 2000 :

2ème année de BTS

 

 

"A ce moment-là, je mange l'équivalent de çà". Régime à ne suivre en aucun cas"

 

 

SEPTEMBRE 1999 / MARS 2000 

 

 

Mal-être et première rechute dans l'anorexie

 Au mois de septembre, Michaël est parti pour une mission au Kosovo. Je le savais déjà depuis le mois d’avril, mais j’avais préféré ne pas y penser trop à l’avance. Au fond de moi, j’avais envie qu’il change d’avis, parce que j’avais peur pour lui. C’était trop dangereux. Cet amour que j’avais pour lui représentait beaucoup à mes yeux, puisque je n’ai jamais oublié que, grâce à lui, je me suis sentie entière. Il m’avait fait aimé pendant quelques temps ce corps qui maintenant ne valait plus rien à mes yeux. Avec un mélange de fierté et de peur que j’avais pour lui, il est parti comme prévu. Avec lui, il a emporté une immense partie de moi. La date de son retour était déjà inscrite en rouge sur mon agenda. Il reviendrait le 5 janvier, si tout allait bien. Une éternité ! Au début, je suivais continuellement l’actualité. Avec tant de massacres, il aurait pu se trouver parmi l’une de ces personnes innocentes.

 

 

En novembre, j’ai continué à couler davantage, j’ai eu à nouveau cette cassure que j’avais déjà ressentie quelques temps auparavant. Un jour au lycée, je n’allais pas bien, j’avais mal à l’estomac, parce que la veille je m’étais gavée. J’ai donc été à l’infirmerie. L’infirmière m’a reçue et j’ai commencé à lui parler lentement de mon problème. Elle a commencé à me juger. J’avais les larmes aux yeux, sentant ma détresse augmenter au fur et à mesure qu’elle me parlait, au lieu de me sentir soulagée de pouvoir enfin parler de tout cela avec quelqu’un. Elle m’a raconté sa vie, puis celle de sa fille, qui, à l’entendre, était parfaite. Tant mieux pour elle, tant pis pour moi, je me suis sentie rabaissée, ressemblant une fois de plus, à une moins que rien, à une merde. Je me suis vite demandé pourquoi j’avais voulu faire confiance à quelqu’un. La première personne à qui j’avouais mon problème, dressait de moi, le tableau d’un monstre. Elle me parlait de sa Normandie natale, du morceau de fromage qu’elle mangeait à 10 heures, de sa fille qui mangeait je ne sais plus quoi exactement. Je m’en foutais, j’aurais préféré disparaître et  regrettais d’être là. A un moment donné, elle m’a donné le dernier coup de couteau dans le cœur en me disant que je ne serais jamais une bonne mère. Qu’en effet, ne pouvant plus m’alimenter moi-même, je ne serais jamais capable de nourrir correctement mon enfant. J’en avais les larmes aux yeux, mais refusais de lui montrer qu’elle avait touché un point sensible. Je ne comptais pas lui fournir ce plaisir là. Ensuite, elle m’a parlé de mes beaux yeux bleus qu’il fallait que je mette en valeur, selon elle, tout en me préconisant de ne pas penser à mon poids. Pour finir, elle m’a culpabilisée en me parlant de mes parents et de ce que je leur faisais endurer. Elle m’a fait une sorte de lavage de cerveau, d’où il ne ressortait que trois choses : j’étais une merde sans volonté, une criminelle qui faisait souffrir ses parents et une future mauvaise mère. Un beau tableau à me jeter par la fenêtre… Quel avenir brillant…

 

  

Après m’avoir fait la morale durant une heure, elle a ponctué son discours par un « Je suis optimiste » et m’a laissée retourner en cours dans un piteux état. Beaucoup moins optimiste qu’elle et en ayant la sensation qu’un rouleau compresseur m’avait démoli le cerveau. Avant de reprendre ma place en cours, je suis passée aux toilettes pour retrouver une apparence à peu près correcte. Les yeux rougis, j’étais complètement anéantie, rongée par cette solitude qui me faisait tant de mal. Je suis entrée dans la salle de cours et me suis assise. Je continuais à penser à ce maudit entretien et à pleurer discrètement pour que personne ne s’aperçoive de ma détresse. M.P rendait les copies de comptabilité. Ma première note catastrophique dans cette matière. Il me regardait, ennuyé et embarrassé. A la fin de l’heure, il est venu près de moi, m’a demandé si çà allait mieux. Si c’était à cause de mon devoir raté. Je lui ai répondu que j’allais retravailler ce qui n’avait pas été, mais qu’il n’y avait aucun lien avec mon état. Il a continué à vouloir en savoir plus, pour m’aider. Des problèmes de santé ? J’ai répondu oui, pour être débarrassée et sans devoir m’étendre sur ma réponse. Je ne voulais pas lui dire ce qui se passait. J’avais peur d’être jugée à nouveau et dans le couloir entre l’infirmerie et la salle de cours, je m’étais jurée de ne plus rien dire sur ce qui se passait, afin d’être préservée du regard des autres. Sabrina était la seule à être au courant de mon problème et l’après-midi, elle m’a remonté le moral. On s’est moqué de l’infirmière et plus tard, alors qu’on avait terminé nos études, elle m’a envoyé une carte avec des vaches en faisant allusion à la Normandie natale de notre chère infirmière, qui devait avoir oublié de suivre les cours de psychologie pendant sa formation. Je me suis dit que si je ne pouvais pas en parler avec quelqu’un du corps médical, à qui pouvais-je m’adresser alors ? Cette entrevue est passée plus ou moins aux oubliettes sans pouvoir oublier complètement tout ce qu’elle m’a sortie en si peu de temps. Je pense souvent encore à elle, dans les moments où je suis au plus bas. Je me dis souvent que je ne pourrai jamais être maman et elle revient me hanter. Puis, je me dis que ce n’est pas grave si je n’ai pas d’enfants, puisque de toute façon, j’aurais été une mauvaise mère. Je fixe alors mon ventre, le touche du bout des doigts. Lui aussi est mort, plus rien ne fonctionne à l’intérieur et peut-être qu’aucune vie ne passera jamais par là.

 

  

Je continue à aller en cours, mais il me tarde d’être à la fin de l’année, de passer le BTS et de finir mes études. Je parle moins et m’isole beaucoup trop. Je ne me sens pas bien, mais ne sais pas précisément pourquoi. J’ai un problème, mais je n’en connais pas vraiment la raison. Je sens que quelque chose ne va pas, mais je n’arrive pas à mettre de mots sur cette souffrance qui continue à s’installer. Parler, sourire, deviennent impossibles. Une tristesse, un mal-être me poursuivent continuellement. De plus, tout ceux qui sont autour de moi m’énervent, ils sont insupportables. Je suis assise près de Sabrina. Elle a emménagé près de Belfort et vit avec son copain. Je m’entend bien avec elle, c’est la seule qui parvient à me faire rire et à me changer un peu les idées. Elle ne me laisse pas m’isoler et ne me laisse pas seule dans mon coin. Elle voit que je ne mange jamais à midi. Alors elle me pose des questions et me raconte que l’année précédente, elle mangeait peu, suite à des problèmes avec les parents de son copain. Elle ne me jugeait pas, parce qu’elle savait ce que je vivais. Un lien entre elle et moi se créait. Celui de l’anorexie. Elle savait à quel point il est difficile de manger quand on ne peut plus. Je me suis sentie moins seule, parmi les autres étudiants qui se goinfraient beaucoup trop à mon goût, même si je me rends compte maintenant qu’ils mangeaient, tout simplement. C’est moi qui n’avais plus les notions de faim et de besoin de manger.

  

 

J’ai perdu mon moral et les repas que je faisais étaient de plus en plus laborieux. Je ne mangeais plus rien dans la journée et quand je rentrais le soir, j’avalais n’importe quoi, comme si je n’avais plus la notion de la faim et de la satiété, comme si je ne savais plus ce dont j’avais vraiment besoin. Quelque chose s’est brisé, j’ai senti une sorte de cassure dans ma tête, sans comprendre ce qui m’arrivait.

 

  Petite prise de conscience 

 Un jour de décembre, Stéphanie est passée à la maison et m’a parlé du combat de son copain face à la leucémie. Il s’est battu jusqu’au bout, même quand il était en chambre stérile. C’est lui qui lui remontait le moral quand elle passait son bac. Elle s’en voulait de se plaindre auprès de lui à cause du stress que lui procurait le bac, alors qu’il sentait la mort se rapprocher de lui. Grâce à lui, j’ai eu envie de me rajouter à la liste de donneurs de moelle osseuse, puisque je ne pouvais donner ni mon sang, ni mes plaquettes et plus tard, pendant quelques temps, cette lutte contre la leucémie m’a motivé pour atteindre les fameux 50 kgs utiles, pour faire don de mon sang. J’essayais de me battre contre autre chose pour parvenir à vaincre mon propre combat. Malheureusement, ce n’est pas simple de se dire qu’on va prendre du poids. Même si c’était pour une bonne cause, je n’ai pas réussi.

  

Par contre, Stéphanie, ce jour-là, m’a ouvert les yeux et j’ai pu constaté que je ne faisais plus rien comme les autres jeunes de mon âge. Je crois qu’elle m’a donné l’envie d’être comme les autres, de lui ressembler. On avait le même âge et elle me servait en quelque sorte de référence et me montrait ce qu’était la vie réelle d’une jeune femme de 21 ans. Sortir en boîte, aller au cinéma, rire, aller manger quelque part, avoir des amis, avoir à nouveau un copain. J’ai peut-être pris conscience qu’un fossé immense s’était formé entre moi et les autres. Cette différence que j’ai alors ressentie m’a poussé à aller voir le médecin. Au moins pour lui parler de ma phobie, qui, pour moi était la seule chose qui me tracassait. Je n’étais plus réglée, mais je m’en fichais éperdument. Tant mieux, au contraire. Pour moi, je n’avais plus de corps, il n’existait plus. L’aménorrhée était un des symptômes, comme je l’ai su plus tard, qui ne me perturbait pas plus que çà. Il ne me restait plus que ma tête pour réfléchir et penser à des choses de plus en plus sombres. Je ne supportais plus la vue de mon corps. J’avais pris du poids durant la première année, à cause de ma façon de me jeter sur la nourriture le soir. Je pesais 51 kgs, poids que je n’avais jamais atteint auparavant. Entre la première période où je ne pouvais plus manger, 3 ans auparavant, et maintenant, j’avais pris 13 kgs. Je ne mangeais pas dans la journée et le soir je me gavais et ne bougeais plus après, tellement je me sentais mal physiquement et psychologiquement, à cause de cette grosse quantité de nourriture que je venais d’ingérer. J’avais honte de ce comportement tellement dégoûtant.

 

 

Le médecin m’a parlé d’anorexie. Moi anorexique ? Il voulait que j’aille chez un psy ? Il n’était pas bien ! C’est lui qui aurait dû y aller ! Je n’avais pas çà ! D’ailleurs, le seul problème que je percevais et reconnaissais était ma phobie. Mais quand on parle de phobie, les gens, médecins ou pas nous regardent comme des bêtes curieuses, surtout quand il s’agit d’une phobie qu’on ne rencontre pas fréquemment, contrairement à d’autres qui sont plus courantes et dont on sait qu’il existe différents moyens de s’en débarrasser. Je me suis retrouvée avec des pilules qui m’aideraient soi-disant à ne plus être anxieuse et un rendez-vous chez une psychiatre que le médecin connaissait et qui était d’après lui une bonne psy. Il pensait aussi que je me sentirais sûrement mieux avec une femme. J’ai compris longtemps après pourquoi il m’avait dit çà. Mais j’ai aussi réalisé plus tard que son concept n’était pas justifié dans tous les cas.

 

  

JANVIER  2000

 

 

Première consultation chez une psychiatre 

Au mois de Janvier 2000, après plusieurs semaines d’attente et une annulation de rendez-vous de sa part, je me retrouve face à une femme qui me fixe comme si elle essayait de percevoir quelque chose sur mon visage ? avant même que je ne lui parle du problème. A peine sortie de la salle d’attente, elle me scrute comme une bête curieuse ? comme si elle cherchait à savoir juste en me dévisageant de la tête aux pieds, ce qui m’amenait dans son cabinet. Entre temps, j’avais perdu du poids, mais je refusais de lui dire que j’avais un problème de nourriture. Pour moi, ce que le médecin avait dit était faux. Je n’étais pas anorexique. Je lui ai donc uniquement parlé de ma phobie. Elle hausse les sourcils, fait de gros yeux et je me sens incomprise pour la Xième fois. J’en ai marre, qu’est-ce-que je fous là ? Elle me pose des questions auxquelles je réponds évasivement, parce que je ne vois aucun lien avec ses questions et ma phobie. Elle prend une feuille de papier et commence à faire une sorte d’arbre généalogique sur moi, mon frère, mes parents et mes grands-parents. Noms, dates de naissance, travail, tout y passe et je ne comprend rien de ce qu’elle fait. Je me sens si mal à l’aise dans ce bureau pourtant si coloré et agréable. Mais je n’ai rien de spécial à lui raconter à cette femme que je connais à peine depuis un ¼ d’heure. Elle continue à me regarder comme si j’étais une extra-terrestre et tente toujours de découvrir quelque chose sur moi, rien qu’à mon comportement. Je me sentais épiée, disséquée. Je passe la moitié de l’entretien a regardé ce qui est posé sur son bureau. Le plus insupportable chez un psy, est ce silence pesant qu’il y’a entre les deux personnes, parfois. On se regarde dans les yeux et on se tait. Impossible de se mettre à l’aise dans de telles conditions. Je n’avais pas dit à mes parents que je consultais quelqu’un, ils ne savaient encore rien. Je voulais les préserver du mieux que je pouvais. Tout cela ne les concernait pas, ils n’y étaient pour rien, alors il fallait que je règle mon problème seule. Seule, comme d’habitude. Sale habitude que j’avais depuis longtemps, de penser qu’il fallait que je règle mes petits et grands problèmes, seule, sans rien demander à personne pour ne pas déranger, pour ne pas se dire qu’en fait je n’aurais représentée qu’un poids pour tout le monde. Alors je ne disais rien. Jusqu’au moment où je me suis sentie étouffée et submergée par les évènements que j’avais connus depuis plusieurs années et que j’avais conservés dans différents tiroirs de mon cerveau, comme des trésors cachés. Puis, je me suis noyée et tous ces soucis et problèmes qui me semblaient être réglés ont ressurgis brutalement du passé. J’avais l’impression que petit à petit, ils s’étaient empilés et que tout était revenu distinct et intact.

 

 

 Je suis sortie de chez elle avec des antidépresseurs et une envie ou plutôt un besoin de me laisser entraîner dans ce gouffre, sans que personne ne s’en aperçoive. Je ne voulais plus parler à personne de cette souffrance camouflée aux fins fonds de mes entrailles. Le médecin n’a pas su me donner confiance en elle pour me livrer à elle. C’était aussi la première fois que je consultais une psychiatre et je détestais toujours autant cette spécialité. C’était mon corps, ma vie, mon poids. C’était la seule chose qui me restait et que je pouvais encore contrôler, alors on ne pouvait pas m’enlever çà. Je rentre chez moi et me demande si je retournerai au prochain rendez-vous prévu dans 3 semaines. J’avais encore le temps de perdre au moins 5 kgs entre temps, mais après tout, je crois que je m’en foutais ou que tout simplement, je ne me rendais compte de rien. Je n’étais plus dans la réalité depuis déjà au moins 3 mois, comme 3 ans plus tôt.

  

Je suis de plus en plus fatiguée et n’arrive presque pas à marcher tellement mes muscles me font mal. Je ne vais plus en cours. Je ne supporte pas qu’on puisse juger mon nouveau comportement et d’ailleurs je n’ai plus envie de rien. Ni d’aller au lycée, ni de rire ou de sourire, ni de parler. Manger, n’en parlons plus. Je ne sais même plus ce que çà veut dire.. Il ne fait plus partie, dorénavant, de mon langage. Aimer non plus, d’ailleurs. Trop fatigant, trop pesant. J’ai oublié que Michaël est au Kosovo. Je m’en fous, il n’a qu’à y rester. Je deviens rapidement indifférente à tout, ne ressens plus rien et ne sais plus quel sentiment j’éprouve réellement. J’ai mal et la seule chose dont j’ai réellement envie, c’est partir. Mourir…

 

 Moi et mes 500 Kcal !

Au début du mois, je me suis fixé une limite de calories (500 kcal) à ne dépasser en aucun cas, sous peine de me torturer d’une manière ou d’une autre. Pourquoi 500 kcal ? Aucune raison particulière. A moins que j’aie remarqué que ma perte de poids était plus rapide, à ce rythme-là. 500, c’est beau comme chiffre. Il est rond et représente le ¼ d’une ration normale. Ce n’était pas 600 ou 700, mais 500, point final. Pas de discussion possible avec Miss Anorexie. C’est elle qui impose les règles, qui régit tout et qui me manipule depuis un certain temps. Si je franchis le seuil, je me sens mal au point de croire fermement que ma vie va s’effondrer et je me punis. Au mois de décembre, j’avais tenté à plusieurs reprises de me faire vomir, par tous les moyens auxquels je réfléchissais depuis un moment. J’avais commencé en mettant mon index et mon majeur au fond de ma gorge. J’ai pu toucher le point réflexe sans parvenir à me libérer du contenu de mon estomac. Puis j’ai essayé de boire de l’eau avec une quantité astronomique de sel. Je n’avais pas mis du sel dans de l’eau, mais plutôt l’inverse ! J’ai avalé mon verre d’un trait, le goût était affreux, mais ma motivation m’a permis de le descendre : vider mon estomac de toutes ces saloperies que je venais d’ingérer. Je n’ai pas réussi. Le soir même, je me suis enfilé une cuillère au fond de la bouche pour provoquer encore ces vomissements libérateurs. Encore une tentative ratée. J’ai pensé à ce moment-là, à un médecin ORL, qui, à chaque consultation, avait l’habitude de nous parler de cas bizarres qu’il avait dû traiter. Je me suis souvenu de cette jeune femme à laquelle il avait retiré une brosse à dents de la gorge. Je me souviens avoir ri de la situation et m’était moqué de cette femme. Comment pouvait-on avaler une brosse à dents ? Après m’être enfilé la cuillère au fond de la gorge, j’ai pensé à elle en réalisant qu’elle aussi avait peut-être des problèmes de nourriture et qu’elle avait essayé de se faire vomir à l’aide de sa brosse à dents. D’un coup, je ne trouvais plus la situation bizarre et n’avais plus aucune envie de rire, je comprenais mieux et me suis dit qu’elle souffrait aussi. J’ai laissé tombé la cuillère, en me regardant dans le miroir tout en me disant que j’étais en train de disjoncter. Après, j’ai appuyé ma main, violement, sur mon estomac, en espérant que la pression me libérerait de cette foutue nourriture qui refusait de ressortir. J’étais complètement obnubilée par tout ce qui rentrait dans mon corps et angoissée à l’idée que la nourriture ne puisse plus jamais en ressortir. La nourriture, tenue prisonnière à jamais par mon corps. L’image d’une telle horreur devenait de plus en plus obsessionnelle. Je m’acharnais sur ce corps qui refusait de rendre tout ce qui l’avait souillé, qui m’avait salie.

 

 

Je crois que ma phobie de vomir m’empêchait d’aller jusqu’au bout des vomissements. J’avais toujours une telle angoisse de vomir, qu’il était hors de question que je vomisse. Ma phobie semblait faire un barrage psychologique à mon besoin de vider le contenu de mon estomac. Si j’avais pu provoquer le vomissement après chaque gavage, je sais que la maladie aurait été encore plus accentuée. Depuis cette période, je n’ai plus jamais essayé de provoquer le vomissement, même si souvent cette pensée vient m’effleurer l’esprit quand j’ai trop mangé. Dans ces moments-là, je suis insupportable, bouge dans tous les sens, paniquée, comme si un poison avait été injecté dans mon organisme. Imaginer les aliments dans mon estomac, puis dans mes intestins est une catastrophe pour moi. J’ai de plus en plus de mal à accepter tout ce mouvement à travers mon corps. Je sais que c’est un des éléments qui fait que l’anorexie et la boulimie représente un combat. Lutter contre le besoin de se vider d’une façon ou d’une autre.

 

  Rapide destruction

 

 Je n’arrivais pas à me faire vomir. Pour combler cette « lacune », Miss Anorexie m’a donc imposé de trouver d’autres solutions quel qu’en soit le prix. L’objectif était que je ne prenne pas un gramme. Comme je n’allais plus en cours, je me suis fixé des heures pour courir. Mais on était en hiver et je n’avais pas envie de sortir et surtout ne voulais voir personne dans la rue. Alors je descendais à la cave, dans un coin pour que personne ne me voie depuis l’extérieur, surtout ne pas mettre de lumière. Je chaussais mes baskets et avec les écouteurs sur les oreilles, je courais en faisant du surplace. Je devais tenir 20 minutes. Arrivée à cette durée, j’étais sur le point de m’écrouler. Mes jambes ne me soutenaient plus, mon estomac se tordait dans tous les sens et je voyais des étoiles. Je recommençais au cours de la journée plusieurs fois. Je ne sais pas pourquoi, mais Miss Anorexie m’a fixé le temps que je devais passer à courir et à quelle fréquence. C’était réparti de façon à ce que je tienne le coup, tout en éliminant le peu que je mangeais. Très bonne calculatrice et manipulatrice, la petite voix au fond de moi, me prévenait qu’il fallait que je fasse 3 fois 20 mns le matin, pareil l’après-midi et encore la même chose le soir. Souvent, je regardais un film le soir, puis dès la fin, j’effectuais comme une automate les 20 mns de course. Si je ne le faisais pas, je me sentais mal. Sans volonté, faible. Je me serais écrouler au milieu de la cave, plutôt que de rater une séance de 20 mns. Une fois couchée, j’étais épuisée. Physiquement, je ne tenais plus le coup, mais malgré tout, absorbée par la petite voix qui me contraignait de continuer, je l’ai fait jusqu’à ce que j’atteigne les 40 Kgs.

  

Dans ma tête, psychologiquement, j’étais satisfaite. Je ne pensais plus à rien, tout me paraissait flou, comme anesthésié par ce moyen que j’avais trouvé inconsciemment pour oublier certains évènements et certains souvenirs qui revenaient régulièrement me hanter comme des fantômes. Ce vide immense que je ressentais au fond de moi semblait se remplir de toutes les pensées que j’avais sur mes petites prises de nourriture et de leur élimination. De cette façon, je me concentrais sur autre chose. Je pouvais, pour ainsi dire, me connecter sur quelque chose que j’arrivais enfin à contrôler : ma façon de manger. Etrangement, je me sentais forte d’y parvenir. Je pensais juste à mon poids. A ce corps que j’avais besoin d’éliminer, de nettoyer de toute cette nourriture qui me salissait. Plus rien n’avait d’importance. J’étais incapable de manger et d’arrêter de courir, obsédée par la disparition de ce corps douloureux, et droguée par ma course dans la cave. Je n’avais pas conscience de ce que je faisais. J’ai arrêté le jour où j’ai commencé à avoir mal à une cheville. Je faisais n’importe quoi, courais à n’en plus finir, puis une fois j’ai dû me tordre la cheville. J’avais tellement mal que je n’étais plus capable de continuer, mais je crois que s’il n’y avait pas eu ce souci-là, j’aurais continué à courir au-delà des mes forces qui pourtant m’abandonnaient petit à petit. Comme si j’avais eu une pile dans le corps, je ne supportais plus d’être immobile, c’était mauvais. Je risquais de m’engraisser, alors j’étais sans arrêt en mouvement. J’en ai fait voir de toutes les couleurs à ma famille, à qui je cachais encore mon problème, mais qui s’était rendu compte que quelque chose m’avait transformé, sans savoir ce que c’était. J’étais convaincue que ce n’était pas la peine que je les fasse souffrir et que ma propre souffrance d’être comme çà était largement suffisante.

 

 

J’étais absente depuis 2 semaines quand le lycée a téléphoné. J’ai su plus tard que c’était grâce à Sabrina. M.P avait dit : « Delphine est encore absente, elle va rater son BTS comme çà, je vais prévenir ses parents ». A la fin de l’heure, Sabrina a été le voir pour lui expliquer ce qui arrivait, mais qu’il ne devait surtout pas prévenir mes parents, étant donné qu’ils n’étaient pas au courant. Alors il en a parlé à l’administration et la personne chargée de la gestion des absences m’a téléphoné pour me demander si tout allait bien. Peut-être que je ne supportais plus de me sentir seule face à mon problème ou peut-être que j’en avais marre de le cacher, je lui ai dit que je n’arrivais plus à manger et elle m’a demandé d’avoir un entretien avec l’assistante sociale qui s’occupait aussi de ce genre de problème.

 

  

Le jour suivant, cette dernière m’a appelée pour me convaincre de prendre rendez-vous avec elle. J’ai accepté un rendez-vous pour le samedi, mais à contrecoeur. La crainte du jugement sûrement ou le besoin peut-être de conserver Miss Anorexie avec moi, malgré le mal qu’elle me faisait. Je ne suis pas encore capable de le dire actuellement. C’est tellement complexe ce qui se passe dans la tête d’une anorexique. Elle était gentille et je me suis sentie tout de suite à l’aise avec elle . J’ai parlé et écouté ce qu’elle m’a dit. A un moment, je lui ai dit que j’avais préféré ne rien dire, par peur de passer pour une folle. Elle m’a répondu alors, avec un air sincère qu’elle n’avait pas envie de me prendre pour une folle, qu’elle était consciente que je souffrais, et que quelqu’un qui souffre n’est pas à prendre pour un fou, mais qu’au contraire, il fallait tenir compte de son problème et faire son possible pour l’aider.

 

  

On a convenu que je resterais absente encore deux semaines, jusqu’à la rentrée des vacances de Carnaval, ce qui me permettrait peut-être de me sentir mieux et de remonter un peu la pente. En partant, je lui ai dit de remercier de ma part M.P et de lui préciser qu’il ne fallait surtout rien dire au reste de la classe. J’avais peur de me faire juger, je me protégeais de lui en qui j’avais pourtant confiance, puisque grâce à lui, on a essayé de m’aider ; et des autres étudiants qui pourtant auraient fait en sorte que je me sente mieux.

 

 

 

A la rentrée, j’appréhendais mon retour, car avec ma perte de poids importante, j’avais peur qu’on m’en fasse le reproche tout en me jugeant. M.P avait l’air gêné. Dès qu’il était rentré dans la salle, il avait regardé si j’étais là et m’observait discrètement, comme si je lui faisais peur. Il me surveillait en douce. Quand j’ai croisé son regard à un moment donné, je lui ai souri pour lui montrer que j’allais à peu près bien et que j’étais toujours la même Delphine qu’il avait connu avant qu’il sache que je ne mangeais plus. A la fin de l’heure, il m’a demandé si çà allait mieux et m’a dit qu’il fallait que je m’accroche. Il avait demandé à Johann de me photocopier les cours des 3 semaines que j’avais manquées. Il paraît que j’aurais dû les avoir pour pouvoir rattraper mon retard pendant les vacances mais l’administration ne me les a jamais fait parvenir et je les ai récupérés le jour de la rentrée. Je me suis retrouvée avec un gros tas de feuilles, réécrites directement par Johann ou photocopiées. Je n’ai jamais pu rattrapé ces cours. J’ai perdu pied et j’ai été incapable de remonter la pente.

 

  

J’ai cru que les profs me jugeaient et ne prenaient pas en compte mes difficultés, ce qui m’enfonçait davantage au lieu de m’aider et je m’isolais davantage. Mais je me suis trompée. Un jour, j’ai été parlé avec ma prof d’économie. Elle m’a dit qu’ils ne savaient pas comment faire pour m’aider, comment se comporter. Ils estimaient que c’était grave mais avaient peur de faire quelque chose de mal, n’étant pas formés pour ce genre de problèmes. Ils regardaient en début de cours si j’étais là et pendant le cours, si je tenais le coup. Je ne m’en étais pas rendue compte auparavant. Je m’en suis voulue, parce qu’au fond qu’auraient-ils pu faire de plus ? Rien. Ce n’était pas eux qui me jugeaient, mais moi.

 

  

J’avais des amis qui m’ont toujours aidée à remonter un peu la pente (je n’ai jamais oublié ce qu’avait fait Johann, Céline, Sabrina, Stéphanie et tous les autres desquels j’étais pourtant moins proches), mais jamais suffisamment pour me dire que, finalement, personne ne valait le coup que je me détruise comme je le faisais.

 

 

  

 

Perte de poids : stratégies et conséquences 

Pendant les vacances de carnaval, comme je ne pouvais pas courir à la cave, il a fallu que je trouve une autre solution. Un jour, plus ou moins par hasard, j’ai découvert les laxatifs. Le soir-même, j’en faisais l’expérience. Quelques heures après avoir avalé ces petites pilules, on se vide. Pour quelqu’un qui ne comprendra pas, ce qui suit, je sais, est répugnant, révoltant et inconcevable. Mais je n’ai pas honte de le dire. Plus en tout cas, parce que tout çà fait partie de moi et de ce que la maladie me fait vivre. Quand je sentais mes intestins qui commençaient à se tordre, je me sentais bien dans ma tête, en savourant les minutes qui précédaient le vidage. J’allais aux toilettes une fois, puis mon ventre gargouillait à nouveau. Même satisfaction, même sentiment de libération. Plus de traces de nourriture dans l’intestin. Plus je me vidais, plus mon ventre était creux, inexistant. Un trou faisait office de viscères. Complètement nettoyée et purifiée. J’évacuais tout ce que j’avais manger et qui avait empoisonné mon corps. J’avais des douleurs terribles dans le ventre et alors ? Qu’est-ce que çà pouvait faire ? Tant que je ne devais pas sortir, je pouvais me vider, je m’en moquais. Les toilettes étaient accessibles à chaque instant. L’essentiel était, que le jour suivant, je puisse constater que mon poids avait diminué. C’était tout ce qui comptait. A la fin des vacances, ma stratégie, associée à des exercices physiques que je faisais, avait bien fonctionnée. Je me sentais plus légère avec encore 3 kgs en moins.

 

J’ai le sentiment d’un immense gâchis ! Elle m’a rattrapée. Elle m’a pris ceux que j’aimais, ceux qui m’aimait. Moi, physiquement et psychologiquement. Elle m’a eue. Elle m’a volé mon corps et ma tête. Elle a pris mon âme et ma personnalité. Puis progressivement, les qualités qu’on me reconnaissait, se sont transformées en défauts, et je me suis retrouvée avec une énorme pagaille dans la tête. Elle a voulu me piéger et elle y a réussi. Quelle saloperie cette anorexie !!!!... Pourtant, paradoxalement, je suis incapable de défaire les liens entre elle et moi…

  

Le matin, encore à moitié endormie, j’établissais déjà mon menu pour toute la journée. Je me fixais des heures et des aliments à manger à ces moments-là. Si un contretemps venait perturber mon planning, mon angoisse augmentait, surtout quand je dépassais la quantité d’aliments à laquelle Miss Anorexie m’avait donné droit. Voilà, par exemple, une de mes fameuse journée, planifiée, tant pour la nourriture que pour son élimination. A peine habillée, je descendais à la cave pour courir 20 mn. Je remontais, la tête emplie de petites étoiles qui sillonnaient mes yeux, complètement dans les nuages, ceci dû aux vertiges provoqués par ce que je venais « fièrement » d’accomplir. Puis je travaillais mes cours pendant une certaine durée, qui était elle aussi établie.

 

Je redescendais à la cave pour courir à nouveau 20 mn. Ensuite, vers 11H30, je mangeais 50 g de pain (140 kcal). Ni plus, ni moins. A midi, du poisson avec des légumes (120 kcal). L’après-midi était répartie ainsi : 3 fois 20 mn à courir, entre temps je révisais les cours et mangeais un yaourt 0% ou un fruit (80 kcal) en regardant la télé. Le soir, souvent je remangeais 50 g de pain (140 kcal) et c’était fini pour la journée. A ce rythme là, au bout de deux ou trois semaines , je n’avais plus envie de me nourrir, ne pouvais plus et semblais bizarrement ne plus en avoir besoin. L’anorexie avait toute l’emprise sur mon corps et ma tête. Après le film, soit je courais, soit je descendais et montais les escaliers, le plus rapidement possible, en écoutant toujours le même CD. C’était devenu une sorte de rituel. Conclusion de la journée : environ 500 kcal ingérées et 3H d’élimination. Mes muscles ne suivaient pas, mais je m’en foutais. Le fait de perdre du poids et de constater que je maîtrisais mon corps me donnait suffisamment d’énergie pour survivre.

  

Début janvier, il s’était passé quelque chose qui m’avait entraîné vers le fond. Une sorte de déclic qui s’est transformé en cercle vicieux infernal. Depuis plusieurs semaines, je continuais à manger parce que je savais qu’il le fallait pour vivre. Mais je ne ressentais plus de plaisir, comme si mon corps était déjà autre part, en dehors de moi. Personne ne se rendait compte que j’allais mal et moi je ne disais rien comme d’habitude de ce qui se passait dans ma tête. J’avais mal moralement, mais qu’y avait-il à faire ? Je ne savais pas mettre de mots sur ma détresse invisible. Alors, pour commencer la nouvelle année, comme tout semblait se briser au plus profond de mon être, j’ai arrêté subitement de manger. Sans l’avoir décidé moi-même. Inconsciemment. Dans ma cerveau, quelque chose s’est passé sans que je comprenne ce qui arrivait. Très rapidement, j’ai senti un sentiment de bien-être, une paix que je n’avais pas ressentie depuis bien trop longtemps, Je me sentais enfin mieux. Comme si l’attention que je portais d’un coup à mon corps faisait s’envoler ce qui me gênait réellement. Pour une fois, j’ai pensé à moi et à ce que je voulais faire. Plus rien ni personne ne semblait compter. Tout ce qui m’importait était de me sentir bien dans mon corps et dans ma tête. J’ai alors commencé à surveiller ce que je mangeais, comme si c’était devenu vital pour moi d’avoir une chose à laquelle je pouvais me raccrocher. Je ne savais plus à quoi servait de manger. Pour qui, pour quoi ? Pas pour moi en tout cas, puisque je ne ressentais plus de plaisir. Manger était plutôt devenu une corvée, accompagnée d’une sensation étrange de manger pour mes proches et mon entourage. Uniquement pour n’inquiéter personne. Mais moi je souffrais et personne ne s’en rendait compte, alors à quoi bon tout çà ?. En ayant ce sentiment de manger pour les autres, j’avais aussi l’impression d’y laisser ma vie, de n’être plus qu’un objet entre les mains des autres. Alors j’ai essayé de trouver quelque chose qui me permettrait de me sentir bien. Manger me dérangeait, alors je me suis mise dans la tête qu’il fallait que je m’occupe de ces 2 kgs qu’il me semblait avoir en trop. J’étais persuadée qu’en retrouvant mon poids d’avant, je me sentirais sûrement mieux dans mon corps et surtout dans ma tête. Mais je sais maintenant que c’était une sorte d’excuse et que le vrai problème était que je ne pouvais plus manger normalement, à cause de toutes ces choses un peu floues que j’avais dans la tête. Mon cerveau commençait à me manipuler avec tous ces éléments qui s’étaient installés malgré moi. J’ai commencé progressivement à diminuer mes rations, bougeais plus et montais de plus en plus souvent sur la balance. Et le cauchemar a recommencé. Deux ans après m’être détruite pour la première fois. Voilà la date précise de ma seconde rechute. Le début du nouveau millénaire.

 

  

Obsessions alimentaires et rituels  

C’est à cette période que j’ai commencé à avoir un comportement bizarre avec certains aliments. J’avais une façon particulière de manger les yaourts par exemple. Cette manie m’est d’ailleurs restée. Je mangeais des yaourts à 0% avec des fruits, ils me paraissaient rassurants. Ils me semblaient que les autres allaient me faire devenir énorme, au lieu de me faire perdre du poids. Je tournais ma cuillère dedans plusieurs fois, puis je la retirais et la secouais jusqu’à ce qu’il y’ait juste une fine pellicule de yaourt dessus et je m’accordais enfin le droit de la mettre dans ma bouche. Encore maintenant, je ne prends jamais de grandes cuillerées de yaourt, parce que pour moi çà représente quelque chose de malsain. Toujours une sorte de salissure qui descend au plus profond de mon organisme. Il me faut le temps d’imaginer le yaourt en train de descendre le long de l’œsophage, puis arriver dans l’estomac, en ayant d’ailleurs peur qu’il reste coincé quelque part dans ce fameux conduit que je déteste. J’ai la même manie avec la nourriture réduite en purée ou en soupe. Je la tourne dans mon bol ou mon assiette comme si j’hésitais à mettre cette foutue cuillère dans ma bouche. A un moment donné, je mangeais de minuscules morceaux d’aliments, je découpais tout en microscopique bout de nourriture. Des gros morceaux de nourriture m’effrayaient et m’effraient toujours. La voix de Miss Anorexie me disait que les gros bouts d’aliments étaient impropres. J’ai aussi eu une période où je mangeais tout mixé, jusqu’au moment où j’ai été dégoûtée par cette bouillie que je retrouvais dans mon assiette. Je me disais que tous les aliments que j’ingérais devenaient comme cette bouillie dans mon estomac et j’étais écoeurée de savoir les aliments sous cette forme dégoûtante. A l’heure actuelle, j’ai encore des difficultés à accepter ce fameux processus de digestion qui réduit en une bouillie monstrueuse tout ce que je mange. Dans mon assiette, toutes les catégories d’aliments sont séparées en petits tas et ne sont accompagnés d’aucune sauce. Il faut que tout soit net, une sauce me salirait encore davantage. J’ai la sensation qu’elle s’infiltrerait dans le moindre recoin de mes organes. Je ne supporte pas de mélanger la nourriture, même si je sais que tôt ou tard, une fois arrivés dans mon estomac, les aliments seront mélangés que je le veuille ou non. Malgré tout, en agissant de cette façon, j’ai la certitude d’être plus « propre ». Sinon, il me semble que les mélanges salissent mon corps et je ne le supporte pas.

 

  

Je regarde aussi la couleur et la consistance des aliments que j’ingère. Pour un même nombre de calories, je préfère manger 100g de pain sans rien d’autre, plutôt que de manger un peu de viande, des légumes et un féculent. En effet, je préfère me savoir avec une seule sorte d’aliments dans l’estomac, plutôt qu’avec trois. Ou alors manger des aliments différents, mais qui ont la même consistance et la même couleur. Je peux par exemple manger du pain et des pâtes ensemble, même si ce n’est pas équilibré, ils ont à peu près la même consistance et la même couleur. Ainsi, dans mon estomac et dans ces conditions, rien ne se mélange, puisque tout se ressemble plus ou moins. Rassurant, plus propre, plus admissible pour moi et pour tout ce qui se passe dans ma tête. Mieux pour Miss Anorexie…

 

 

Je sais à quel point c’est difficile d’assimiler de telles bizarrerie. Mais je le dis, dans le but de préciser que cela vient de la maladie et je veux surtout qu’on comprenne bien que ce ne sont pas des lubies. Ce sont des obsessions qui interviennent inconsciemment, comme si quelque chose dans ma tête dictait toutes ces choses-là, jusqu’au point de me retrouver complètement sous l’emprise de choses que je fais et que je ne comprends pas forcément moi-même. Je sais seulement que c’est difficile de se débarrasser de ces rituels et de ces manies. Quand j’ai l’estomac vide, je me sens bien, parce que je me sens pure. La nourriture fait disparaître ce sentiment là et vient entacher cette pureté qui me provoque une sensation de bien-être. Malgré tout, j’en souffre, mais ne peux pas arrêter. Je me sens toujours autant prisonnière et possédée par ce monstre et ce processus de « merde » que j’ai dans la tête. Miss Anorexie m’empoisonne la vie, me tue à sa façon à petit feu, tout en bouffant mon moral, sans que je puisse lui tordre le cou et lui hurler « stop, çà suffit maintenant, fous moi la paix une bonne fois pour toutes, j’en ai ras-le-bol, tu me casses les pieds ! ». Je suis incapable d’arrêter de me plier devant tout ce qu’elle s’acharne à vouloir m’enfoncer dans le crâne. Et cela me fait un mal atroce.

  

 

Je ne supporte plus d’entendre que c’est simple de manger, qu’il suffit de porter une fourchette à sa bouche en ne tenant pas compte de ce qu’on a dans la tête. Qu’il faut juste avoir de la volonté. Juste de la volonté… Je veux qu’on comprenne que ce n’est pas si simple, sinon nous ne serions pas tant de jeunes femmes à lutter contre cette maladie qui nous vole notre vie. Qui veut souffrir ? S’il suffisait de manger comme tout le monde, on le ferait, justement pour arrêter ce cataclysme qui s’abat sur nous et sur nos proches. Personne ne veut vivre en souffrant. Je me bats autour de moi, pour essayer de convaincre les gens, qu’on n’arrête pas de manger par volonté, ou pire, par plaisir. La nourriture est uniquement un moyen d’exprimer son mal-être. J’aurais pu être alcoolique ou toxicomane. Mon problème s’est porté sur la nourriture, mais je ne l’ai pas choisi. Je souffre, mais ce n’est pas non plus un choix.

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Vendredi 15 décembre 2006

ANNEES 1998 - 1999 :

(1ère année de BTS)

 

 

Je vis seule depuis septembre pour continuer mes études en BTS Comptabilité et Gestion

 

 

 Les cours continuent, je n’ai pas vraiment d’amis, je parle avec certains, souvent des étudiants que j’apprécie et qui m’acceptent telle que je suis. J’ai, néanmoins, toujours des difficultés à aller vers eux. J’ai peur de les déranger et qu’ils pensent que je veux m’incruster dans leur groupe. A midi, je mange toujours la même chose. Deux gâteaux diététiques aux raisins (200 kcal). Manger toujours la même chose a quelque chose de rassurant et un jour, j’ai mal au ventre. Résultat, je ne mange rien. Sans m’en douter, c’est la seconde fois que ma vie bascule et que je tombe dans un précipice. C’est si facile de ne pas manger à midi et de ne plus devoir affronter ma phobie pendant toute l’après-midi. De plus, je tiens le coup, étonnamment bien d’ailleurs. Avant, je mangeais par peur d’avoir un malaise, mais là, je me rends compte que c’est tout à fait possible de ne pas manger et de ne pas m’évanouir. Je voudrais manger, seulement ma phobie est tenace et rien de ce que je puisse faire n’en vient à bout. Là, je crois que j’ai trouvé la solution : arrêter de manger, seulement à midi. Dès que je sors, je marche une ½ heure jusqu’à chez moi tout en mangeant une barre de chocolat et mes deux gâteaux aux raisins que j’avais apportés pour midi en espérant avoir assez de courage pour les manger. Une fois rentrée, je mange encore, beaucoup, trop. Mon ventre est énorme, douloureux et je me sens pour la première fois dégoûtante de manger aussi goulûment. Mais je prends encore plaisir à manger. Au début, du moins. Le soir, je me fais à manger, je mange même encore de la viande deux fois par semaine. Mon corps semble me faire payer de le faire jeûner toute la journée. Le soir, je me rattrape et peu à peu, je commence à souffrir de cette nouvelle façon de manger.

 

 

 

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Mercredi 13 décembre 2006

ANNEES 1996 - 1997

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 "Dans l'anorexie, il ne faut jamais laisser s'éteindre cette petite flamme qu'on a tous en soi, le symbole de l'espoir"

 

 

 

Chute libre dans l'anorexie  

Je ne mange presque plus rien. Je traverse une première période d'anorexie. Mais moi, je ne le savais pas. D'ailleurs, je ne l'ai su que des années plus tard, quand j'ai raconté cet épisode au premier médecin qui me suivait, beaucoup trop tard sans doute. Tout me donne envie de vomir, tout m'écoeure, je n'arrive plus à supporter ce que je mange. Je vais au lycée, mais je me suis transformée en ombre, j'ai disparu au cours des trois derniers mois. Je me sens mal mais ne peux pas expliquer vraiment pourquoi je souffre. Cette douleur qui persiste dans ma tête m'étouffe. Mon cerveau me fait devenir dingue avec tout ce qui s'est mis en place, malgré ma volonté. Mes parents s'énervent à chaque repas. Ils pensent que je le fais exprès. Je voudrais manger pour leur faire plaisir, mais je n'y arrive pas, plus, du moins. J'ai peur, je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je ne me rends pas compte que je maigris, parce que je n'ai pas arrêté de manger pour perdre du poids, mais plutôt par dégoût. Je n'ai jamais été grosse, mon poids ne me dérange pas. C'est manger ! Quand manger devient un calvaire, comment faire face à ceux qui me disent de manger plus, alors que je ne peux plus. Surtout que mon estomac semble s'être rétréci depuis quelques temps. Il ne comprend pas pourquoi il ne reçoit plus rien. Douloureux, j'ai l'impression d'avoir un trou, un creux qui reste obstinément vide. Il se tord, a besoin de nourriture. Il ne comprend pas que je n'arrive plus à lui donner ce qu'il demande et ce dont il a besoin pour me faire vivre. Aucun doute, manger me fait peur, c'est une certitude. Mais pourquoi et comment y remédier ? Je n'en sais rien et me sens complètement perdue. A chaque fois que je me force à manger, j'ai envie de vomir et me sens salie par les aliments que j'ingère. Souillée, je préfère dorénavant être à jeun. Un besoin irrésistible me force à atteindre une forme de pureté.

 

Les mois suivants défilent et me paraissent encore plus catastrophiques. Octobre... Novembre... Décembre... Le dégoût de la nourriture s'est installé. Mon cerveau ou plutôt cette chose dans ma tête me dicte que la nourriture est mauvaise et dangereuse pour mon corps. Je ne la supporte plus dans tous les sens du terme, physiquement, psychologiquement. Mon système digestif est complètement déréglé et le peu que je mange me paraît être une montagne. Je ne mange pratiquement plus et j'ai maigri. Je ne m'en suis rendue compte qu'en allant chez le médecin qui m'a pesée. Je pèse 41 kgs pour 1m65. J'ai perdu 5 kgs mais ce n'est pas grave, je suis juste un peu fatiguée. Le médecin ne fait aucune remarque, c'est que tout va bien. Ma phobie, elle, ne me quitte plus, elle est présente dans chaque recoin de mon cerveau et commence à être pesante. J'ai peur de ne jamais pouvoir m'en débarrasser. Autour de moi, personne ne semble remarquer que quelque chose ne va pas. D'un côté, çà me rassure, je ne veux pas que mes parents s'inquiètent pour moi, mais d'un autre côté, je me sens si seule ! J'ai envie de hurler que je suis là et que j'ai mal, mais personne ne me voit et ne m'entend. J'appelle au secours de toutes mes forces mais personne ne comprend les appels de détresse que je lance.

                                                            

Pour être honnête, je fais un peu semblant d'aller bien. Si je disais que je me sens mal, on me répondrait que c'est parce que je ne mange pas assez, qu'il suffirait que je me nourrisse beaucoup plus. En fait que je m'alimente, tout simplement. Tout simplement? Si seulement tout le monde pouvait savoir à quel point il est difficile de manger, alors que quelque chose nous en empêche. Alors je me tais. En échange, je veux qu'on me laisse tranquille avec la nourriture et tout ce qui va avec. En ce moment, je n'arrive pas à ingérer plus de 200 kcal par jour. Je me sens faible, je vais au lycée, mais ne tiens plus debout. C'est fini, j'arrive au bout de mes forces. J'ai froid, il me tarde d'arriver en fin de journée pour m'allonger quelques instants avant de prendre une douche. Je me sens mal, mais devient vite incapable de réagir. Cette maladie s'insinue dans chaque parcelle du corps et on se retrouve rapidement dans une sorte d'étau, incapable de faire quoi que ce soit pour lutter contre elle. Je me suis sentie piégée par quelque chose que je ne faisais pas volontairement et que j'étais incapable de dominer, malgré ma volonté de me sentir mieux. Le moment de prendre ma douche devient bientôt le meilleur moment de la journée. Après avoir fixé toute mon attention sur les cours durant la journée, la fatigue qui s'accumule et le trajet qui est de plus en plus insupportable, je n'ai qu'une envie : prendre une douche bouillante. Le froid m'a envahi depuis quelques temps, c'est ce que je supporte le plus difficilement d'ailleurs, je ne sais pas quoi faire pour me réchauffer. Alors, pendant ma douche, je fais couler longuement de l'eau tellement chaude sur mon corps que je ressors rougie et étourdie par tant de chaleur. Je laisse l'eau couler sur mon corps qui est en train de s'en aller et me réfugie vers le radiateur le temps de m'essuyer et de me rhabiller. Il m'arrive de rester, quelques instants, collée au radiateur sans pouvoir faire le moindre mouvement. Etourdie et épuisée, mon corps est comme paralysé. Il se bat pour me maintenir en vie. Je le sens, il travaille à peine, fonctionne au ralenti comme s'il mourait à petit feu. Mes muscles me font mal et mes mouvements sont de plus en plus lents. J'ai tellement froid, que prendre une douche bouillante, est le seul moyen que j'aie trouvé pour réchauffer ce corps que je suis en train de perdre.

  

Petite mort inconsciente  

Paradoxalement, si je me regarde dans un miroir, je ne m'aperçois pas que je maigris. Pour moi, mon corps n'a pas changé. Le fait de me sentir mal physiquement m'indique que quelque chose ne va pas, mais autrement je ne vois rien. Je ne me fais pas de souci, je tiens debout et vis, c'est suffisant. Il me semble que je n'avais pas, plus, la notion de danger, de risque. Je ne percevais pas le fait que ma vie ne tarderait pas à être mise en danger. Même en ayant conscience que sans nourriture, j'allais perdre du poids et sans doute mourir. Mais à ce stade là, je crois qu'on ne perçoit plus rien ce qui est normal de ce qui ne l'est pas.

 

Je mets deux ou trois couches de pulls pour retrouver un peu de chaleur dans ce corps qui disparaît peu à peu. Personne ne me dit que je maigris. Je me demande même si quelqu'un s'en est aperçu. La quantité d'habits et leur épaisseur me réchauffent, mais camouflent aussi un peu mon amaigrissement. Mon regard dans la glace ne me dit pas que je maigris. J'en prends conscience grâce à mes pantalons qui deviennent maintenant trop grands. C'est grâce à eux que je constate que mon corps est en train de m'échapper et que j'ai maigri. Beaucoup trop d'ailleurs apparemment, mais je m'en moque. Tout ce qui compte ce sont mes études. Je me bats pour suivre les cours. C'est la seule chose que je n'ai pas envie de perdre. Début décembre, j'atteins les 40 kgs et je n'ai plus aucune énergie. Le médecin commence à remarquer que je vais mal, il me fait faire une prise de sang qui se révèle être catastrophique. Tous les éléments de mon sang se trouvent bien en dessous des normes. Je suis anémiée, mais je suis toujours incapable de faire quoi que se soit. Je ne réalise pas que ma vie est en danger. Je suis en train de mourir à petit feu, mais n'arrive pas à en prendre conscience. Je suis devenue incapable de réfléchir de façon rationnelle.

 

Décembre : encore un mois douloureux. Un matin, une semaine avant les vacances de Noël, je suis incapable de rester debout. J'ai toussé toute la nuit et suis épuisée. Je me lève et me sens mal, mes jambes ne me soutiennent plus et j'ai des nausées. Je suis sûrement en hypoglycémie et ma tension a due chuter brutalement. Je me recouche le plus rapidement possible, afin d'éviter l?évanouissement. Je ne mange pratiquement rien pendant les jours suivants, tout m'écoeure. J'ai juste envie de dormir. Je suis enrhumée et une toux qui me déchire les poumons. J'accepte enfin au bout de quelques jours seulement, d'aller voir le médecin. Il me donne des antibiotiques pour guérir une grippe. Les jours suivants, je suis tellement épuisée que je reste au lit, ne tenant plus debout. Dans ma tête, plus rien ne se passe, plus rien ne semble me perturber. Le corps et la tête sont anesthésiés. Je me sens trop mal physiquement pour essayer de réfléchir à quoi ce soit. Je me préoccupe uniquement des cours qu'il va falloir que je rattrape. Mais je suis contente d'être au fond de mon lit, pour m'accorder enfin un peu de repos. Je n'ai plus de forces.

 

 Entourée de la mort

La mort rôde, je la sens. J'ai peur pour la première fois, je crois, de mourir sans l'avoir décidé moi-même. Elle investit ma chambre. Mon corps n'est plus rien. La maladie en a pris possession. Je suis juste un ensemble d'os, recouvert d'une peau qui est devenue trop fine, couchée dans un lit, perdue entre les couvertures. La mort est là, je la sens, elle tourne autour de moi. J'ai peur, très peur. Je ne dis rien de tout cela à mes parents. Je veux continuer à les protéger et ne pas les affoler, mais je me sens vraiment très mal. Je me sens impuissante, mais à un moment donné je suis parvenue à prendre conscience que ma vie était en danger. Ce sursaut de lucidité m'a sauvé, je pense, une première fois de l'anorexie. Si je n'avais pas eu cet instinct de survie à ce moment précis, je suis certaine que je serais morte peu de temps après. En un certain sens, ce refroidissement a provoqué un déclic, puisqu'il a fallu que je me sente mal, physiquement, à cause d'elle, pour pouvoir mesurer le danger que je courais et parvenir à réagir.

  

Les vacances arrivent et je suis contente d'avoir deux semaines de repos pour me remettre sur pieds. Je suis fatiguée et les fêtes de Noël ne se passent pas comme je les avais espérées. Je mange très peu et mes parents s'énervent à chaque repas. Tout est si douloureux. J'ai tout le temps envie de vomir, plus rien ne passe. J'ai souvent des malaises et suis obligée de rester allongée. J'ai des douleurs de plus en plus terribles dans le dos et la poitrine. J'ai l'impression de recevoir des coups de couteau dans le dos et mon haut de pyjama est trempé la nuit. Je tousse et la nuit, je suis obligée de dormir assise dans mon lit, calée avec deux oreillers pour ne pas étouffer, car la position couchée m'est de plus en plus insupportable, surtout quand j'ai une de ces fameuses quinte de toux qui m'épuise. Je vois les vacances se terminer et j'appréhende déjà la rentrée. En effet, j'imagine difficilement de suivre les cours dans cet état. A Montbéliard, où l'on passe les fêtes, je vais chez un médecin qui me prescrit à nouveau des antibiotiques inutiles. C'est la première fois que je le consulte. Il me demande d'enlever mon pull, même ce simple mouvement me fait mal. Il s'impatiente et m'aide pour que çà aille plus vite. Je serre les dents, parce que sa brutalité a provoqué une douleur aiguë dans le haut de mon corps. Il me fait monter sur la balance, je pèse 40 kgs, il note ce poids puis met un double point d'interrogation derrière. Il me dit de redresser mon dos. Mais je n'y arrive plus, car je suis envahie d'une douleur qui se diffuse dans tout mon corps. Tous mes mouvements deviennent insupportables. Je me sens comme paralysée. De retour à St-Louis, je reprends les cours. Un vrai calvaire. Les profs remarquent mon état qui se dégrade et sont compréhensifs, mais je ne suis plus capable de suivre les cours. Je lutte contre l'épuisement et le trajet entre chez moi et le lycée me semble de plus en plus insupportable, même s'il ne fait que 500m. Mes muscles semblent ne plus pouvoir me soutenir. J'ai peur de m'écrouler en pleine rue, je traîne les pieds, je ne suis plus rien.

 

Je continue quand même à me battre pour mes études. Chez moi, je m'endors parfois sur mes cours, car je veux réviser le maximum de choses, pour être à la hauteur des devoirs qu'on nous demande de réaliser en classe. Même épuisée, je continue. Je ne sais pas ce qui me fait tenir, ce qui me permet de poursuivre. Où je trouve cette énergie. Pas dans la nourriture en tout cas. Je ne mange pratiquement plus rien.

 

Un froid intense s'est installé dans l'ensemble de mon organisme, je commence à ressentir les signes de la dénutrition. Mes cheveux tombent par poignées, j'ai des fourmis dans les membres, je suis ankylosée comme lorsqu'on reste longtemps dans une position inconfortable. Je bouge pour supprimer ces effets, comme pour maintenir mon corps en éveil, mais je n'y parviens pas. Le corps semble s'endormir malgré moi. Les extrémités de mes doigts et de mes pieds sont bleus, eux aussi ankylosés, froids, douloureux. Mon corps semble être rempli de glace, le moindre contact sur mon corps, le moindre effleurement sur ma peau entraîne d'insupportables douleurs, comme si j'allais me briser en éclats. Ma peau est sèche, mes lèvres sont gercées et blanches. Je mordille les petites peaux qui se décollent comme si ma peau était elle aussi en train de mourir. Je n'arrive plus à boire non plus et risque de me déshydrater, mais je n'en ai pas conscience. Au-delà de la souffrance mentale, le mal physique commence à s'installer. Le moindre geste devient un calvaire. On me dira que c'est tout ce que je méritais, que je n'avais qu'à manger pour me sentir mieux. Mais si çà avait été si simple, je l'aurais fait. Seulement, dans ma tête, quelque chose ne fonctionnait plus, et j'étais incapable de faire le moindre geste pour réagir. C'est comme une bougie qui se consume, une fois qu'il n y a plus de mèche ou de cire, elle s'éteint et on ne peut rien faire. J'étais moi aussi en train de me consumer et je n'avais plus assez d'énergie pour me rallumer et revenir à la vie.

  

Douce mort libératrice  

Est-ce que la mort ressemble à çà ? Une sorte d'engourdissement physique qui refroidit le corps inéluctablement et d'engourdissement mental qui envahit la moindre cellule nerveuse ? Lentement, insidieux, le froid s'installe et bloque toute vie. Puis une fois que le cerveau et le corps sont immobilisés par ce venin qu'est la mort, j'imagine qu'on peut ressentir une douce chaleur. Le corps devient léger, reste en apesanteur. L'âme s'échappe doucement de l'enveloppe corporelle, intacte, comme si aucune maladie n'avait jamais altéré l'état du cerveau et du corps, immaculés de toutes souffrances. Alors, une vague de bien-être apparaît et on est enfin en paix, libre. La peur de la mort se transforme en apaisement. Le corps prisonnier de la glace, se relâche et on peut enfin lâcher prise, se laisser aller, attirée par quelque chose d'irréversible. Crier à la vie que l'on est enfin bien et soulagée après s'être battue en vain. Rendre sa liberté à un corps et une âme qui a combattu un démon, qui lui a volé toute vie. Il ne faut pas m'en vouloir de dire de telles choses. C'est la maladie et tout ce qu'elle entraîne qui me fait dire çà, parce que je suis à bout. Elle est si puissante que je vois la mort comme un retour vers ma liberté perdue. La mort a le visage de l'espoir, celui de retrouver ma sérénité. Je rêve que je vole, légère, libre, telle un oiseau dans le ciel, enfin dépourvue de ce corps qui est en trop. Que mon âme repose enfin en paix, déchargée de toute pensée négative et obsessionnelle. Ne plus penser à rien, tout oublier.

 

La nuit, je ne dors pas et me réveille en sueur. Quelque chose ne va pas dans ma poitrine, elle me fait de plus en plus mal, surtout du côté gauche, je pense à mon coeur et me dit qu'il est peut-être en train de m'abandonner, après tout ce que je lui ai fait subir malgré moi. Je tousse, j'ai froid, j'ai mal partout et surtout dans le dos. Toutes les positions me sont insupportables. Mes poumons ronflent à chaque inspiration et font un petit bruit bizarre, un petit « clac », comme si j'avais quelque chose dans un poumon. J'ai peur, je ne sais pas ce que j'ai et commence à m'angoisser. Je retourne à nouveau chez le médecin qui commence enfin à s'inquiéter devant mon état. Je pèse 38 kgs et me sens très mal, au point de me dire que je vais peut-être mourir. C'est la première fois que je pense à la mort, comme quelque chose que je ne pourrai pas modifier et choisir. A long terme, on peut mourir de faim, mais à çà je n y ai jamais vraiment pensé. Me dire que la mort serait quelque chose que je n'arriverais pas à contrôler moi-même me fait soudain peur. Plus de contrôle sur mon corps et ma vie par l'intermédiaire de la nourriture semble être une idée insupportable. Il me fait passer une radio des poumons. J'ai une pneumonie. Mon corps de 38 kgs se bat. Je ne sais pas encore à l'heure actuelle, comment j?ai fait pour m'en sortir. Je sais, maintenant, que ma vie était en danger, que si j'avais continué à ne pas m'alimenter, je n'aurais pas survécue à la pneumonie. J'ai eu un déclic. Manger ou mourir, anorexie et pneumonie font mauvais ménage. Je sens bien que les deux réunies risquent de me tuer. Je suis quand même soulagée de savoir ce dont je souffre et je m'en tire avec des injections de Rocéphine, un antibiotique destiné aux personnes déjà fragilisées physiquement, des autres antibiotiques et des séances de kiné respiratoire. En général, à mon âge, une pneumonie se soigne rapidement mais le médecin m'explique que j'ai du mal à m'en débarrasser, car mon corps est affaibli par le fait que je ne m'alimente plus. Je reste encore deux semaines à la maison. La pneumonie mettra près de deux mois à se résorber totalement.

 

Sans alimentation correcte, nos défenses immunitaires s'amenuisent et on attrape  toutes les maladies et tous les virus qui passent. Le corps n'ayant plus suffisamment d'énergie pour combattre ces infections. Elles prennent plus d'ampleur et une pneumonie peut, par exemple, avoir de graves répercussions. Je ne me rendais pas malheureusement compte de tout cela.

 

Premier déclic : fureur de vivre  

Dans ma tête, un travail se fait et un déclic a lieu, je prends conscience que je n'ai que deux possibilités : soit j'essaie de manger plus et me bats pour sortir de ce problème sans nom encore à l'époque, soit je reste au fond de mon lit en me laissant mourir, emportée par une pneumonie. Je réalise que ma vie est en danger et que je tiens à elle. Déclic positif : je veux continuer à vivre, car contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'aime la vie. Je n'arrive plus à m'alimenter, mais je veux vivre. Les deux pour moi n'étaient pas incompatibles. Je n'ai pas arrêté de manger, parce que je voulais mourir, sinon j'aurais choisi un moyen plus radical. Je ne pensais même pas à la mort d'ailleurs, par suicide. J'ai même eu peur pour ma vie, je ne voulais donc pas mourir. Et puis, j'ai tellement de choses à faire, à voir, à découvrir, tant de personnes à rencontrer, à aimer. Il y'a mes études pour lesquelles je me suis battue jusqu'au moment où je n'en puisse plus. Jusqu'à mes dernières forces, j'aurai assistée aux cours, même en traînant les pieds, tant mes muscles me faisaient mal. Il y'a mes parents, mon frère, Pierrot, mon parrain et Denise qui sont là, les seuls à me montrer qu'ils m'aiment. Les seuls qui comptent pour moi à cette période-là. Je veux encore passer du temps avec eux, rire avec eux, partager toutes les choses de la vie. Pour moi, pour ces êtres si précieux, ce n'est pas le moment d'abandonner. Pas après tout çà, pas après ce combat que je mène depuis quatre mois. Alors je me bats, recommence à manger un tout petit peu plus, à boire un peu plus, puis progressivement, j'arrive à nouveau à m?alimenter. Au bout de deux mois, je me sens un peu mieux, tout en sachant pertinemment quelque part au fond de moi que rien ne sera plus jamais comme avant entre moi et la nourriture et pire, entre moi et la vie dans laquelle je n'arrivais déjà plus à me projeter comme je le voulais à peine quelques mois auparavant.

 

Sans la pneumonie, je ne sais pas si j'aurais été capable de réagir et de réaliser le danger couru. Tout çà pour dire qu'on se laisse mener dans quelque chose qu'on ne contrôle pas et qui fait en sorte qu'on perde toutes les notions de la vie. On peut mourir, mais on ne le réalise pas. On peut attraper toutes sortes de maladies en ne mangeant pas suffisamment, mais on ne le réalise pas non plus. L'anorexie est dangereuse pour cette raison. On est tellement prise dedans, que rapidement, on est comme envoûtée par elle jusqu'à oublier que manger est vital.

 

Le combat n'est pas aussi difficile que la deuxième fois où j'ai rechutée. Les obsessions sont présentes, mais pas encore ancrées complètement dans ma tête. J'ai l'impression que plus on attend pour s'en débarrasser, plus il est difficile d'en venir à bout. C'est ce qui s'est passé la seconde fois. 6 ans à effacer un comportement anorexique qui est devenu habituel et qui refuse d'être modifié, mon problème est devenu en quelque sorte systématique et chronique

  

Fugace renaissance 

 J'ai toujours faim, je crois que je n'ai jamais aimé autant mangé qu'à cette période. Il me tarde de me lever pour prendre un petit déjeuner qui représente ce que je mangeais il y'a encore un mois tout au long d'une journée. Avant ou après la venue de l'infirmier, je mange les gâteaux qui ont une face sablée et une face au chocolat au lait. Ils me laissent encore maintenant un goût de bien-être quand j'en mange. Ils sont restés ceux que je préfère, en souvenir du plaisir retrouvé aussi court qu'il fut, pendant ces deux semaines. Mon estomac me fait souffrir mais je ne vais nulle part, alors je mange sans scrupules ni culpabilité, dévore, me gave tout en prenant plaisir à manger. J'ai envie de certains aliments, ce qui n'était pas arrivé depuis des mois. J'ai l'impression d'être redevenue une jeune fille normale. Je mange aussi à midi. Je suis fatiguée et m'allonge encore l'après-midi. Le soir, je fais un repas normal et vers 20h, je m'installe encore dans la cuisine avec mon petit frère souvent. J'apprécie ce moment que je passe avec lui et la nourriture, un moment privilégié, l'impression de revenir à la vie, de revoir le jour après avoir passé 6 mois dans l'obscurité complète. Je mange du pain avec du nutella tout en regardant des magazines de voyage. J'ai besoin de sentir que toute la vie m'attend dehors. J'ai besoin d'espace, de liberté, de savoir qu'il y'a un monde d'évasion, qu'il y a autre chose que ce problème qui a failli mettre ma vie en péril et auquel je n'ai rien compris.

 

Mon retour au lycée se fait plus facilement que prévu. Les profs m'aident pour les cours que j'ai manqués. J'ai eu la chance de tomber sur des profs sympas qui ne savaient pas quoi faire pour m'aider à revoir les cours. J'ai même droit à des cours particuliers avec le prof de maths, qui me réexplique les points que je n'ai pas assimilés. Fin mars, tout est fini, la tâche sur mon poumon a complètement disparue. Ma fatigue disparaît peu à peu. J'ai au moins pris 5 kilos ces deux derniers mois. Pendant tout ce temps, j'ai un peu mis de côté ma phobie. Elle était moins présente dans mon esprit et s'est réveillée le jour où j'ai été amenée à ressortir, à être en présence de beaucoup de monde. J'avais recommencé à manger progressivement, un peu plus, pendant la pneumonie, pour essayer de me remettre sur pieds. Puis peu à peu, mon estomac s'est réhabitué peu à recevoir davantage de nourriture quotidiennement.

 

Rapidement, le plaisir que j'avais retrouvé pendant ces deux semaines, disparaît une fois de plus et je sens à nouveau cette différence entre maintenant et avant la phobie. Rien n'est plus pareil entre moi et la nourriture. Elle est devenue mon ennemie. Tous ces aliments qui traversent mon organisme d'un bout à l'autre me répugnent de plus en plus. J'essaie de me dire que c'est naturel. Rien à faire. Ces aliments qui sont broyés, mélangés par le processus naturel de digestion me dégoûtent. Je ne supporte plus de savoir que tout ce que je mets dans ma bouche est transformé par mon corps en une bouillie dégoûtante et écoeurante. Surtout qu'ensuite, elle s'insinue dans chaque pore de mon organisme et me fais devenir enrobée.

 

J'ai repris néanmoins du poids et me sens mieux physiquement, mais psychologiquement, c'est très difficile de faire face à tout çà. J'évite de sortir, aller au lycée est un enfer. Plus tard, un médecin me dira que je traversais déjà une période d'anorexie, mais je ne le savais pas. Ne connaissant même pas d'ailleurs ce terme, les causes, les conséquences de cette maladie, à supposer que c'en était réellement une. A mes yeux comme à ceux des autres. Je crois que même le médecin ne s'est jamais rendu compte de rien. Pour tout le monde, ma perte de poids est à mettre sur le compte de la pneumonie, alors que j'étais déjà à 40 kgs quand elle s'est déclarée. Autre chose, de plus compliqué, s'est installé derrière, mais je suis seule à le savoir.

 

 

 

L'enfer ? Les autres ! 

 En mars, avec la classe, nous partons à Morzine pour faire du ski. J'apprends à en faire. Je me sens mieux, mais pas suffisamment solide pour faire une telle activité. Surtout que mon départ avait été compromis par un rhume et de la fièvre. Malgré tout, j'avais décidé d'y aller. Peut-être pour faire comme les autres, pour ne pas m'exclure complètement de la vie avec eux à cause de mon problème. Ma phobie me hante. Les remonte-pentes sont ma hantise et j'ai toujours un sac plastique dans mon anorak. Dans le cas où j'aurais envie de vomir. Cet engin qui bouge au-dessus de la vallée me donne la chair de poule. Il me tarde d'arriver en haut le matin et en bas le soir. Le séjour me paraît être un cauchemar. Un matin, je n'arrive de nouveau plus à me lever. J'ai mal partout et de la fièvre. Le soir, les trois profs m'accompagnent chez le médecin, qui me fait une injection de Rocéphine et me prescrit des antibiotiques. Tous les soirs, je vais chez ce médecin pour qu'il me fasse une piqûre. Amandine et Sophie m'accompagnent. Le ski est fini pour moi et pas seulement çà. Beaucoup de choses ont disparues de ma vie et je ne suis plus la même, j'ai du mal à supporter celle que je suis devenue, je ne me reconnais pas. Je ne mange presque rien et une fille de la classe me dit en se moquant de moi, qu'en arrêtant de me nourrir, on me mettra un tuyau dans la bouche pour me gaver comme une oie. J'en ai les larmes aux yeux, parce qu'elle ne sait rien de moi et n'a aucune idée de ce mal-être que je ressens. Je n'ai pas l'habitude de juger quand je ne connais pas suffisamment quelque chose ou quelqu'un. Je m'autorise à dire quelque chose à quelqu'un si je possède suffisamment d'éléments pour le faire. Je n'acceptais pas qu'elle me dise çà, parce qu'elle ne savait pas ce que représentait manger pour moi. Elle ne me connaissait pas assez et ne savait rien de ma phobie et de l'anorexie. Juger une personne peut l'enfoncer. C'est la pire chose qu'on puisse faire. Se moquer d'une personne, alors qu'elle souffre, et en ne sachant pas ce qu'elle vit, a pour seule conséquence l'isolement. C'est ce qui s'est passé pour moi, puisqu'à chaque fois que je ressentais un jugement de la part de quelqu'un, je me renfermais sur moi-même, dans un isolement le plus complet.

 

 

 

 

 

 

 

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Mardi 5 décembre 2006

* AUTOMUTILATION

Geste autodestructeur considéré comme un équivalent suicidaire.

Scarifications, coupures, brûlures, morsures... parfois les ados ou les jeunes adultes se mutilent intentionnellement. Généralement, la personne s'impose cette souffrance à l'abri des regards de son entourage. Le but n'est pas d'attirer l'attention, puisque ces blessures sont souvent camouflées, mais plutôt de contrôler ses émotions, ses angoisses, ses colères. Ce geste peut aussi être un moyen de se réapproprier son corps.

Les troubles du comportement alimentaire sont souvent liés avec l'automutilation, ce qui semble normal puisque ces attitudes ont des causes identiques, à savoir l'exression d'un mal-être, la volonté de maîtriser les changements de son corps. On peut aussi faire un lien entre l'automutilation et l'abus d'alcool ou de drogues. Ce n'est pas une règle générale, mais dans tous les cas, ces gestes traduisent un mal-être profond.

"Je m'automutile depuis octobre 2001. J'ai commencé par me faire des griffures sur le visage, j'allais jusqu'à me faire saigner. Puis, ce geste n'a plus suffit, les coups sont apparus. Je me souviens de la première fois : je travaillais dans un tribunal, je n'arrivais plus à gérer ce qu'il se passait dans ma tête, ce que je ressentais, j'avais une sorte de tension que je n'arrivais pas à dissiper. Et puis, sans réfléchir, sans prévenir, le premier coup est parti, à côté de mon orbite droite. J'ai frappé, encore et encore, tout en pleurant et parlant, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Ce qui m'a fait arrêter ? L'épuisement. Mon corps, si faible, soumis à une telle violence n'en pouvait plus. 

Pourquoi un tel comportement ? J'ai du mal à me l'expliquer. Je le fais quand une forte pression m'empêche de coordonner mes pensées, tout se mélange et je n'arrive plus à rien maîtriser, et à exprimer explicitement ce qui ne va pas. Je n'arrive pas toujours à dire avec des mots, la nature de mes maux, mais si je ne fais rien pour faire sortir cette tension qui monte, monte jusqu'à son apogée, jusqu'au moment des coups, j'ai la sensation d'étouffer et de devenir folle. La douleur n'apparait pas durant la crise, mais après. On m'a souvent demandé si je n'avais pas mal au moment où je le faisais, mais je réponds négativement, puisque ma souffrance morale est si forte, que la souffrance physique n'est rien à côté. Les hématomes sur la totalité du corps, parfois, sont douloureux. Mais je ne les ressens qu'une fois la crise passée. Quand la tension est redescendue."

Voici des extraits de mon journal intime sur différentes périodes : 

"C’est à cette période-là que je commence à me donner des coups sur le visage. Incapable de m’arrêter, je frappe, frappe… jusqu’à l’épuisement. Le lendemain, je suis couverte de bleus comme si j’avais été rouée de coups toute la nuit. Je n’ai besoin de personne d’autre pour me tabasser. C’est ma propre œuvre. C’est incontrôlable et çà me permet d’évacuer toutes ces choses que j’ai dans la tête et qui me font souffrir. Mes coups me font légèrement mal, mais ce n’est rien comparé à ma souffrance dans ma tête. François me dit une fois qu’on ne peut pas être aimé par tout le monde, que les personnes qui m’apprécient viendront toujours vers moi et que les autres n’ont pas d’importance. Il faut s’accrocher à celles qui sont présentes, pas à celles qui sont absentes. On se gâche la vie inutilement à se demander pourquoi certaines personnes nous évitent et on perd l’occasion de passer de bons moments avec celles qui sont près de nous et qui nous apprécient. On ne peut pas être aimé par tout le monde. François m’a convaincu que ce n’était pas possible et j’ai fini, difficilement, par l’admettre. Il m'a dit après que j'aie réalisé que je le faisais aussi quand j'en voulais à quelqu'un mais que je n'arrivais pas à le dire, ou quand un sentiment de colère contre une tièrce personne montait en moi. Je le refoulais comme si je n'avais pas le droit d'éprouver ce sentiment, néfaste pour moi. Pourtant la colère est un sentiment fort, normal, qu'il faut apprendre à extérioriser." Octobre 2001

Je suis sortie de l'hôpital depuis 3 semaines et craque complètement. Je suis retombée dans la boulimie à cause de la prise des neuroleptiques. Je les arrête, les coups reprennent, des idées suicidaires reviennent.

Attention : ne jamais arrêter un traitement de neuroleptiques sans avis médical : risques graves de suicide

"Depuis quelques semaines, je refais quelque chose qui dépasse mon contrôle : je me donne des coups sur le visage. Je ne sais pas pourquoi je fais cela. Par moments, je pète les plombs et m’en prends à moi-même, en me frappant. Le lendemain, je me retrouve avec d’énormes bleus sur la figure comme si on m’avait battue. Je me moque de ce que peuvent penser les gens. Au début, je racontais n’importe quoi, que je m’étais cogner. Maintenant, je dis que c’est en rapport avec mon problème et de cette manière, chacun peut l’interpréter à sa façon. J’essaie d’ignorer les regards qu’on me jette dans la rue. De toute façon, moi seule souffre. Mes parents aussi, quand ils voient des traces sur mon visage, je leur cause de la peine. Une fois de plus, je les fais souffrir. Après l’avoir fait, je me sens mieux, plus détendue et plus calme. C’est un autre moyen de communiquer, de dire que je me sens mal. Les bleus sont synonymes de mal-être camouflé et impossible à dire avec uniquement des mots. Je souffre et personne ne me voit, personne n’entend mes cris de détresse. C’est terrible d’être incapable de verbaliser ce mal-être si profond et si caché". Février 2002

Je réalise que mes rapports avec les autres sont beaucoup à l'origine de l'automutilation. Je ne m'autorise pas à exprimer ce qui ne va pas ou ma colère que j'éprouve vis-à-vis de certains. Je la retourne contre moi, parce que c'est plus facile pour moi de me faire du mal à moi, plutôt qu'aux autres, à travers de simples paroles.

"Il m’arrive parfois encore de me frapper. J’évite le visage, quand je peux. Je le fais sur les bras, pour que personne ne s’en aperçoive. Ils gonflent en formant de grosses boules sous la peau qui sont dures au toucher. A chaque fois, je me demande ce que j’ai fait de mal pour m’infliger une telle souffrance. J’ai besoin d’extérioriser ma souffrance. Celle que j’ai à l’intérieur et que personne ne voit, sauf quand je perds trop de poids. Les hématomes sont visibles, trop souvent pour que se soit dû à une chute. Les gens qui me voient savent que quelque chose ne va pas, mais sans savoir quoi précisément. Certains me regardent comme une bête curieuse, mais je m’en fous. C’est ma souffrance, pas la leur." Mai-Juin 2002

   

"Il m’arrive encore de me donner des coups. Dans ces moments-là, je pars dans un autre monde, je me dégage de la réalité pour m’enfoncer dans un gouffre obscur. Si on me parle, je n’entends rien. Tant que la crise n’est pas finie, personne ne peut intervenir. Je vis tout, le passé, le présent avec une intensité démesurée. J’ai des flashes devant les yeux de choses que j’ai vues ou vécues, comme un film qui se rembobine, avec arrêt sur image pour certaines choses. D’autres éléments interviennent et je ne suis pas capable de les gérer. Tout s’emmêle et je ne sais plus qui je suis. Alors je frappe le plus fort que je peux. Je me donne des coups jusqu’à en être épuisée. Je me bats avec une telle brutalité ! Pourtant, je ne ressens pas de grandes douleurs physiques sur le moment. Peu à peu, la tête se vide de tout ce qui me fait souffrir. Je fais les cent pas dans la pièce où je suis, en pleurant, parlant, puis régulièrement, je me donne un coup dans la figure. Puis çà s’arrête quand je me suis vidée, quand j’ai pleuré toute cette douleur qui loge au plus profond de moi. Ces crises me font peur, car je ne sais jamais jusqu’où elles peuvent me mener. Elles sont tellement violentes que souvent, je me dis que je finirai par m’assommer. Personne ne peut savoir à quel point j’ai peur… Quand la crise est passée, je reviens progressivement à la réalité. Mon monde disparaît et j’en ressors apaisée, plus rien ne me fait souffrir. Je suis nettoyée de toutes ces pensées infectes qui me brouillent la tête. Le lendemain, je me réveille avec des bleus un peu partout, sur le corps, le visage. Mon corps est meurtri, endolori, je ne supporte pas qu’on me touche tant çà me fait mal. Je lui en veux d’être là… Ces trous noirs viennent surtout quand je suis nerveuse ou fatiguée. Je ne parviens plus à gérer les situations qui se présentent et pète un plomb. Ils sont accentués quand je suis dans une période de boulimie. En même temps que je frappe, je me traite de tous les noms possibles et inimaginables : je me déteste, ne suis rien, n’ai aucune valeur et n’ai jamais existée, ne vaux rien et tout le monde serait mieux sans moi. Un soir, j’étais en train de regarder un reportage de « Zone interdite ». Je me sentais mal, faisant tout pour freiner l’accès à mon monde obscur. Je bougeais dans tous les sens, mes muscles étaient contractés et ne pouvais plus rien faire. Prendre un comprimé d’anxiolytique comme je le fais quand je me sens davantage angoissée, aurait déjà été trop tard, la machine infernale était déjà en route, puis c’est arrivé. J’ai commencé à me donner des coups partout, discrètement pour que personne n’entende, toutes mes pensées obsédantes sont revenues en même temps. Je parlais, n’arrêtant pas de dire « Sortez de ma tête, j’étouffe » et à chaque fois qu’un flash s’allumait, je disais « stop, stop » en espérant que tout disparaisse, comme si je barrais le passage de toutes ces choses qui venaient me supprimer toutes lucidité et liberté. Je ne voyais et n’entendais plus rien de ce qui se passait autour de moi. Je frappais tant que je pouvais, pleurais, mon cœur s’accélérait, j’avais du mal à reprendre mon souffle entre les séries de coups, puis enfin, les images se sont estompées. Epuisée, je suis revenue à un état presque normal. J’ai alors constaté que j’avais raté presque une heure du reportage que j’étais en train de regarder avant la crise, sans m’en rendre compte. J’étais en intégralité dans mon monde, au fond des ténèbres les plus sombres et incapable de revenir à la réalité. C’est effrayant de se sentir happée dans quelque chose qu’on ne comprend pas. Souvent, je me demande si un jour, je ne vais pas rester dans mon monde. J’ai terriblement peur. Les médicaments m’aident à diminuer la fréquence de ces trous noirs, parce qu’ils ont un effet un peu anesthésiant, comme si tout s’endormait dans ma tête, mais ne me permettent pas de les éviter complètement." Mars 2004

                                                                                                                            

Aujourd'hui ? je continue à me donner régulièrement des coups, je me fais des coupures sur l'intérieur des poignets. J'essaie de faire des exercices de respiration pendant mes crises d'angoisse, j'apprends à me connaître pour savoir ce qui peut me conduire à de telles souffrances, ce qui peut faire en sorte, à travers mes passions, que l'une d'entre elle puisse pallier à mes crises terribles d'angoisse ; à essayer de dire ce que j'ai sur le coeur aux personnes concernées. A ne plus garder cette colère en moi, mais à l'expulser en dehors de mon corps, sans utiliser celui-ci comme moyen d'expression.

 

 

Parfois je lutte des heures et des heures, voire des jours. Me battre pour ne pas avoir d'excès limites comme çà. De la même façon que chacun a ses raisons de s'automutiler, chacun a ses propres moyens pour tenter de vaincre cet acte.

 

Parler, s'exprimer autrement que par l'automutilation. Voilà tout le travail qu'il faut faire sur soi pour y arriver. Pour ne plus être son propre ennemi.

Par Delphine - Publié dans : Automutilation
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