UN CORPS DANS LA TOURMENTE

"Une jeune femme de 28 ans perdue entre l'anorexie et la boulimie qui aimerait retrouver ses yeux d'enfants pleins de vie"
* AUTOMUTILATION
Geste autodestructeur considéré comme un équivalent suicidaire.
Scarifications, coupures, brûlures, morsures... parfois les ados ou les jeunes adultes se mutilent intentionnellement. Généralement, la personne s'impose cette souffrance à l'abri des regards de son entourage. Le but n'est pas d'attirer l'attention, puisque ces blessures sont souvent camouflées, mais plutôt de contrôler ses émotions, ses angoisses, ses colères. Ce geste peut aussi être un moyen de se réapproprier son corps.
Les troubles du comportement alimentaire sont souvent liés avec l'automutilation, ce qui semble normal puisque ces attitudes ont des causes identiques, à savoir l'exression d'un mal-être, la volonté de maîtriser les changements de son corps. On peut aussi faire un lien entre l'automutilation et l'abus d'alcool ou de drogues. Ce n'est pas une règle générale, mais dans tous les cas, ces gestes traduisent un mal-être profond.
"Je m'automutile depuis octobre 2001. J'ai commencé par me faire des griffures sur le visage, j'allais jusqu'à me faire saigner. Puis, ce geste n'a plus suffit, les coups sont apparus. Je me souviens de la première fois : je travaillais dans un tribunal, je n'arrivais plus à gérer ce qu'il se passait dans ma tête, ce que je ressentais, j'avais une sorte de tension que je n'arrivais pas à dissiper. Et puis, sans réfléchir, sans prévenir, le premier coup est parti, à côté de mon orbite droite. J'ai frappé, encore et encore, tout en pleurant et parlant, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Ce qui m'a fait arrêter ? L'épuisement. Mon corps, si faible, soumis à une telle violence n'en pouvait plus.
Pourquoi un tel comportement ? J'ai du mal à me l'expliquer. Je le fais quand une forte pression m'empêche de coordonner mes pensées, tout se mélange et je n'arrive plus à rien maîtriser, et à exprimer explicitement ce qui ne va pas. Je n'arrive pas toujours à dire avec des mots, la nature de mes maux, mais si je ne fais rien pour faire sortir cette tension qui monte, monte jusqu'à son apogée, jusqu'au moment des coups, j'ai la sensation d'étouffer et de devenir folle. La douleur n'apparait pas durant la crise, mais après. On m'a souvent demandé si je n'avais pas mal au moment où je le faisais, mais je réponds négativement, puisque ma souffrance morale est si forte, que la souffrance physique n'est rien à côté. Les hématomes sur la totalité du corps, parfois, sont douloureux. Mais je ne les ressens qu'une fois la crise passée. Quand la tension est redescendue."
Voici des extraits de mon journal intime sur différentes périodes :
"C’est à cette période-là que je commence à me donner des coups sur le visage. Incapable de m’arrêter, je frappe, frappe… jusqu’à l’épuisement. Le lendemain, je suis couverte de bleus comme si j’avais été rouée de coups toute la nuit. Je n’ai besoin de personne d’autre pour me tabasser. C’est ma propre œuvre. C’est incontrôlable et çà me permet d’évacuer toutes ces choses que j’ai dans la tête et qui me font souffrir. Mes coups me font légèrement mal, mais ce n’est rien comparé à ma souffrance dans ma tête. François me dit une fois qu’on ne peut pas être aimé par tout le monde, que les personnes qui m’apprécient viendront toujours vers moi et que les autres n’ont pas d’importance. Il faut s’accrocher à celles qui sont présentes, pas à celles qui sont absentes. On se gâche la vie inutilement à se demander pourquoi certaines personnes nous évitent et on perd l’occasion de passer de bons moments avec celles qui sont près de nous et qui nous apprécient. On ne peut pas être aimé par tout le monde. François m’a convaincu que ce n’était pas possible et j’ai fini, difficilement, par l’admettre. Il m'a dit après que j'aie réalisé que je le faisais aussi quand j'en voulais à quelqu'un mais que je n'arrivais pas à le dire, ou quand un sentiment de colère contre une tièrce personne montait en moi. Je le refoulais comme si je n'avais pas le droit d'éprouver ce sentiment, néfaste pour moi. Pourtant la colère est un sentiment fort, normal, qu'il faut apprendre à extérioriser." Octobre 2001
Je suis sortie de l'hôpital depuis 3 semaines et craque complètement. Je suis retombée dans la boulimie à cause de la prise des neuroleptiques. Je les arrête, les coups reprennent, des idées suicidaires reviennent.
Attention : ne jamais arrêter un traitement de neuroleptiques sans avis médical : risques graves de suicide
"Depuis quelques semaines, je refais quelque chose qui dépasse mon contrôle : je me donne des coups sur le visage. Je ne sais pas pourquoi je fais cela. Par moments, je pète les plombs et m’en prends à moi-même, en me frappant. Le lendemain, je me retrouve avec d’énormes bleus sur la figure comme si on m’avait battue. Je me moque de ce que peuvent penser les gens. Au début, je racontais n’importe quoi, que je m’étais cogner. Maintenant, je dis que c’est en rapport avec mon problème et de cette manière, chacun peut l’interpréter à sa façon. J’essaie d’ignorer les regards qu’on me jette dans la rue. De toute façon, moi seule souffre. Mes parents aussi, quand ils voient des traces sur mon visage, je leur cause de la peine. Une fois de plus, je les fais souffrir. Après l’avoir fait, je me sens mieux, plus détendue et plus calme. C’est un autre moyen de communiquer, de dire que je me sens mal. Les bleus sont synonymes de mal-être camouflé et impossible à dire avec uniquement des mots. Je souffre et personne ne me voit, personne n’entend mes cris de détresse. C’est terrible d’être incapable de verbaliser ce mal-être si profond et si caché". Février 2002
Je réalise que mes rapports avec les autres sont beaucoup à l'origine de l'automutilation. Je ne m'autorise pas à exprimer ce qui ne va pas ou ma colère que j'éprouve vis-à-vis de certains. Je la retourne contre moi, parce que c'est plus facile pour moi de me faire du mal à moi, plutôt qu'aux autres, à travers de simples paroles.
"Il m’arrive parfois encore de me frapper. J’évite le visage, quand je peux. Je le fais sur les bras, pour que personne ne s’en aperçoive. Ils gonflent en formant de grosses boules sous la peau qui sont dures au toucher. A chaque fois, je me demande ce que j’ai fait de mal pour m’infliger une telle souffrance. J’ai besoin d’extérioriser ma souffrance. Celle que j’ai à l’intérieur et que personne ne voit, sauf quand je perds trop de poids. Les hématomes sont visibles, trop souvent pour que se soit dû à une chute. Les gens qui me voient savent que quelque chose ne va pas, mais sans savoir quoi précisément. Certains me regardent comme une bête curieuse, mais je m’en fous. C’est ma souffrance, pas la leur." Mai-Juin 2002
"Il m’arrive encore de me donner des coups. Dans ces moments-là, je pars dans un autre monde, je me dégage de la réalité pour m’enfoncer dans un gouffre obscur. Si on me parle, je n’entends rien. Tant que la crise n’est pas finie, personne ne peut intervenir. Je vis tout, le passé, le présent avec une intensité démesurée. J’ai des flashes devant les yeux de choses que j’ai vues ou vécues, comme un film qui se rembobine, avec arrêt sur image pour certaines choses. D’autres éléments interviennent et je ne suis pas capable de les gérer. Tout s’emmêle et je ne sais plus qui je suis. Alors je frappe le plus fort que je peux. Je me donne des coups jusqu’à en être épuisée. Je me bats avec une telle brutalité ! Pourtant, je ne ressens pas de grandes douleurs physiques sur le moment. Peu à peu, la tête se vide de tout ce qui me fait souffrir. Je fais les cent pas dans la pièce où je suis, en pleurant, parlant, puis régulièrement, je me donne un coup dans la figure. Puis çà s’arrête quand je me suis vidée, quand j’ai pleuré toute cette douleur qui loge au plus profond de moi. Ces crises me font peur, car je ne sais jamais jusqu’où elles peuvent me mener. Elles sont tellement violentes que souvent, je me dis que je finirai par m’assommer. Personne ne peut savoir à quel point j’ai peur… Quand la crise est passée, je reviens progressivement à la réalité. Mon monde disparaît et j’en ressors apaisée, plus rien ne me fait souffrir. Je suis nettoyée de toutes ces pensées infectes qui me brouillent la tête. Le lendemain, je me réveille avec des bleus un peu partout, sur le corps, le visage. Mon corps est meurtri, endolori, je ne supporte pas qu’on me touche tant çà me fait mal. Je lui en veux d’être là… Ces trous noirs viennent surtout quand je suis nerveuse ou fatiguée. Je ne parviens plus à gérer les situations qui se présentent et pète un plomb. Ils sont accentués quand je suis dans une période de boulimie. En même temps que je frappe, je me traite de tous les noms possibles et inimaginables : je me déteste, ne suis rien, n’ai aucune valeur et n’ai jamais existée, ne vaux rien et tout le monde serait mieux sans moi. Un soir, j’étais en train de regarder un reportage de « Zone interdite ». Je me sentais mal, faisant tout pour freiner l’accès à mon monde obscur. Je bougeais dans tous les sens, mes muscles étaient contractés et ne pouvais plus rien faire. Prendre un comprimé d’anxiolytique comme je le fais quand je me sens davantage angoissée, aurait déjà été trop tard, la machine infernale était déjà en route, puis c’est arrivé. J’ai commencé à me donner des coups partout, discrètement pour que personne n’entende, toutes mes pensées obsédantes sont revenues en même temps. Je parlais, n’arrêtant pas de dire « Sortez de ma tête, j’étouffe » et à chaque fois qu’un flash s’allumait, je disais « stop, stop » en espérant que tout disparaisse, comme si je barrais le passage de toutes ces choses qui venaient me supprimer toutes lucidité et liberté. Je ne voyais et n’entendais plus rien de ce qui se passait autour de moi. Je frappais tant que je pouvais, pleurais, mon cœur s’accélérait, j’avais du mal à reprendre mon souffle entre les séries de coups, puis enfin, les images se sont estompées. Epuisée, je suis revenue à un état presque normal. J’ai alors constaté que j’avais raté presque une heure du reportage que j’étais en train de regarder avant la crise, sans m’en rendre compte. J’étais en intégralité dans mon monde, au fond des ténèbres les plus sombres et incapable de revenir à la réalité. C’est effrayant de se sentir happée dans quelque chose qu’on ne comprend pas. Souvent, je me demande si un jour, je ne vais pas rester dans mon monde. J’ai terriblement peur. Les médicaments m’aident à diminuer la fréquence de ces trous noirs, parce qu’ils ont un effet un peu anesthésiant, comme si tout s’endormait dans ma tête, mais ne me permettent pas de les éviter complètement." Mars 2004
Aujourd'hui ? je continue à me donner régulièrement des coups, je me fais des coupures sur l'intérieur des poignets. J'essaie de faire des exercices de respiration pendant mes crises d'angoisse, j'apprends à me connaître pour savoir ce qui peut me conduire à de telles souffrances, ce qui peut faire en sorte, à travers mes passions, que l'une d'entre elle puisse pallier à mes crises terribles d'angoisse ; à essayer de dire ce que j'ai sur le coeur aux personnes concernées. A ne plus garder cette colère en moi, mais à l'expulser en dehors de mon corps, sans utiliser celui-ci comme moyen d'expression.
Parfois je lutte des heures et des heures, voire des jours. Me battre pour ne pas avoir d'excès limites comme çà. De la même façon que chacun a ses raisons de s'automutiler, chacun a ses propres moyens pour tenter de vaincre cet acte.
Parler, s'exprimer autrement que par l'automutilation. Voilà tout le travail qu'il faut faire sur soi pour y arriver. Pour ne plus être son propre ennemi.
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||
Commentaires