UN CORPS DANS LA TOURMENTE

"Une jeune femme de 28 ans perdue entre l'anorexie et la boulimie qui aimerait retrouver ses yeux d'enfants pleins de vie"
ANNEES 1996 - 1997
"Dans l'anorexie, il ne faut jamais laisser s'éteindre cette petite flamme qu'on a tous en soi, le symbole de l'espoir"
Chute libre dans l'anorexie
Je ne mange presque plus rien. Je traverse une première période d'anorexie. Mais moi, je ne le savais pas. D'ailleurs, je ne l'ai su que des années plus tard, quand j'ai raconté cet épisode au premier médecin qui me suivait, beaucoup trop tard sans doute. Tout me donne envie de vomir, tout m'écoeure, je n'arrive plus à supporter ce que je mange. Je vais au lycée, mais je me suis transformée en ombre, j'ai disparu au cours des trois derniers mois. Je me sens mal mais ne peux pas expliquer vraiment pourquoi je souffre. Cette douleur qui persiste dans ma tête m'étouffe. Mon cerveau me fait devenir dingue avec tout ce qui s'est mis en place, malgré ma volonté. Mes parents s'énervent à chaque repas. Ils pensent que je le fais exprès. Je voudrais manger pour leur faire plaisir, mais je n'y arrive pas, plus, du moins. J'ai peur, je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je ne me rends pas compte que je maigris, parce que je n'ai pas arrêté de manger pour perdre du poids, mais plutôt par dégoût. Je n'ai jamais été grosse, mon poids ne me dérange pas. C'est manger ! Quand manger devient un calvaire, comment faire face à ceux qui me disent de manger plus, alors que je ne peux plus. Surtout que mon estomac semble s'être rétréci depuis quelques temps. Il ne comprend pas pourquoi il ne reçoit plus rien. Douloureux, j'ai l'impression d'avoir un trou, un creux qui reste obstinément vide. Il se tord, a besoin de nourriture. Il ne comprend pas que je n'arrive plus à lui donner ce qu'il demande et ce dont il a besoin pour me faire vivre. Aucun doute, manger me fait peur, c'est une certitude. Mais pourquoi et comment y remédier ? Je n'en sais rien et me sens complètement perdue. A chaque fois que je me force à manger, j'ai envie de vomir et me sens salie par les aliments que j'ingère. Souillée, je préfère dorénavant être à jeun. Un besoin irrésistible me force à atteindre une forme de pureté.
Les mois suivants défilent et me paraissent encore plus catastrophiques. Octobre... Novembre... Décembre... Le dégoût de la nourriture s'est installé. Mon cerveau ou plutôt cette chose dans ma tête me dicte que la nourriture est mauvaise et dangereuse pour mon corps. Je ne la supporte plus dans tous les sens du terme, physiquement, psychologiquement. Mon système digestif est complètement déréglé et le peu que je mange me paraît être une montagne. Je ne mange pratiquement plus et j'ai maigri. Je ne m'en suis rendue compte qu'en allant chez le médecin qui m'a pesée. Je pèse 41 kgs pour 1m65. J'ai perdu 5 kgs mais ce n'est pas grave, je suis juste un peu fatiguée. Le médecin ne fait aucune remarque, c'est que tout va bien. Ma phobie, elle, ne me quitte plus, elle est présente dans chaque recoin de mon cerveau et commence à être pesante. J'ai peur de ne jamais pouvoir m'en débarrasser. Autour de moi, personne ne semble remarquer que quelque chose ne va pas. D'un côté, çà me rassure, je ne veux pas que mes parents s'inquiètent pour moi, mais d'un autre côté, je me sens si seule ! J'ai envie de hurler que je suis là et que j'ai mal, mais personne ne me voit et ne m'entend. J'appelle au secours de toutes mes forces mais personne ne comprend les appels de détresse que je lance.
Pour être honnête, je fais un peu semblant d'aller bien. Si je disais que je me sens mal, on me répondrait que c'est parce que je ne mange pas assez, qu'il suffirait que je me nourrisse beaucoup plus. En fait que je m'alimente, tout simplement. Tout simplement? Si seulement tout le monde pouvait savoir à quel point il est difficile de manger, alors que quelque chose nous en empêche. Alors je me tais. En échange, je veux qu'on me laisse tranquille avec la nourriture et tout ce qui va avec. En ce moment, je n'arrive pas à ingérer plus de 200 kcal par jour. Je me sens faible, je vais au lycée, mais ne tiens plus debout. C'est fini, j'arrive au bout de mes forces. J'ai froid, il me tarde d'arriver en fin de journée pour m'allonger quelques instants avant de prendre une douche. Je me sens mal, mais devient vite incapable de réagir. Cette maladie s'insinue dans chaque parcelle du corps et on se retrouve rapidement dans une sorte d'étau, incapable de faire quoi que ce soit pour lutter contre elle. Je me suis sentie piégée par quelque chose que je ne faisais pas volontairement et que j'étais incapable de dominer, malgré ma volonté de me sentir mieux. Le moment de prendre ma douche devient bientôt le meilleur moment de la journée. Après avoir fixé toute mon attention sur les cours durant la journée, la fatigue qui s'accumule et le trajet qui est de plus en plus insupportable, je n'ai qu'une envie : prendre une douche bouillante. Le froid m'a envahi depuis quelques temps, c'est ce que je supporte le plus difficilement d'ailleurs, je ne sais pas quoi faire pour me réchauffer. Alors, pendant ma douche, je fais couler longuement de l'eau tellement chaude sur mon corps que je ressors rougie et étourdie par tant de chaleur. Je laisse l'eau couler sur mon corps qui est en train de s'en aller et me réfugie vers le radiateur le temps de m'essuyer et de me rhabiller. Il m'arrive de rester, quelques instants, collée au radiateur sans pouvoir faire le moindre mouvement. Etourdie et épuisée, mon corps est comme paralysé. Il se bat pour me maintenir en vie. Je le sens, il travaille à peine, fonctionne au ralenti comme s'il mourait à petit feu. Mes muscles me font mal et mes mouvements sont de plus en plus lents. J'ai tellement froid, que prendre une douche bouillante, est le seul moyen que j'aie trouvé pour réchauffer ce corps que je suis en train de perdre.
Petite mort inconsciente
Paradoxalement, si je me regarde dans un miroir, je ne m'aperçois pas que je maigris. Pour moi, mon corps n'a pas changé. Le fait de me sentir mal physiquement m'indique que quelque chose ne va pas, mais autrement je ne vois rien. Je ne me fais pas de souci, je tiens debout et vis, c'est suffisant. Il me semble que je n'avais pas, plus, la notion de danger, de risque. Je ne percevais pas le fait que ma vie ne tarderait pas à être mise en danger. Même en ayant conscience que sans nourriture, j'allais perdre du poids et sans doute mourir. Mais à ce stade là, je crois qu'on ne perçoit plus rien ce qui est normal de ce qui ne l'est pas.
Je mets deux ou trois couches de pulls pour retrouver un peu de chaleur dans ce corps qui disparaît peu à peu. Personne ne me dit que je maigris. Je me demande même si quelqu'un s'en est aperçu. La quantité d'habits et leur épaisseur me réchauffent, mais camouflent aussi un peu mon amaigrissement. Mon regard dans la glace ne me dit pas que je maigris. J'en prends conscience grâce à mes pantalons qui deviennent maintenant trop grands. C'est grâce à eux que je constate que mon corps est en train de m'échapper et que j'ai maigri. Beaucoup trop d'ailleurs apparemment, mais je m'en moque. Tout ce qui compte ce sont mes études. Je me bats pour suivre les cours. C'est la seule chose que je n'ai pas envie de perdre. Début décembre, j'atteins les 40 kgs et je n'ai plus aucune énergie. Le médecin commence à remarquer que je vais mal, il me fait faire une prise de sang qui se révèle être catastrophique. Tous les éléments de mon sang se trouvent bien en dessous des normes. Je suis anémiée, mais je suis toujours incapable de faire quoi que se soit. Je ne réalise pas que ma vie est en danger. Je suis en train de mourir à petit feu, mais n'arrive pas à en prendre conscience. Je suis devenue incapable de réfléchir de façon rationnelle.
Décembre : encore un mois douloureux. Un matin, une semaine avant les vacances de Noël, je suis incapable de rester debout. J'ai toussé toute la nuit et suis épuisée. Je me lève et me sens mal, mes jambes ne me soutiennent plus et j'ai des nausées. Je suis sûrement en hypoglycémie et ma tension a due chuter brutalement. Je me recouche le plus rapidement possible, afin d'éviter l?évanouissement. Je ne mange pratiquement rien pendant les jours suivants, tout m'écoeure. J'ai juste envie de dormir. Je suis enrhumée et une toux qui me déchire les poumons. J'accepte enfin au bout de quelques jours seulement, d'aller voir le médecin. Il me donne des antibiotiques pour guérir une grippe. Les jours suivants, je suis tellement épuisée que je reste au lit, ne tenant plus debout. Dans ma tête, plus rien ne se passe, plus rien ne semble me perturber. Le corps et la tête sont anesthésiés. Je me sens trop mal physiquement pour essayer de réfléchir à quoi ce soit. Je me préoccupe uniquement des cours qu'il va falloir que je rattrape. Mais je suis contente d'être au fond de mon lit, pour m'accorder enfin un peu de repos. Je n'ai plus de forces.
Entourée de la mort
La mort rôde, je la sens. J'ai peur pour la première fois, je crois, de mourir sans l'avoir décidé moi-même. Elle investit ma chambre. Mon corps n'est plus rien. La maladie en a pris possession. Je suis juste un ensemble d'os, recouvert d'une peau qui est devenue trop fine, couchée dans un lit, perdue entre les couvertures. La mort est là, je la sens, elle tourne autour de moi. J'ai peur, très peur. Je ne dis rien de tout cela à mes parents. Je veux continuer à les protéger et ne pas les affoler, mais je me sens vraiment très mal. Je me sens impuissante, mais à un moment donné je suis parvenue à prendre conscience que ma vie était en danger. Ce sursaut de lucidité m'a sauvé, je pense, une première fois de l'anorexie. Si je n'avais pas eu cet instinct de survie à ce moment précis, je suis certaine que je serais morte peu de temps après. En un certain sens, ce refroidissement a provoqué un déclic, puisqu'il a fallu que je me sente mal, physiquement, à cause d'elle, pour pouvoir mesurer le danger que je courais et parvenir à réagir.
Les vacances arrivent et je suis contente d'avoir deux semaines de repos pour me remettre sur pieds. Je suis fatiguée et les fêtes de Noël ne se passent pas comme je les avais espérées. Je mange très peu et mes parents s'énervent à chaque repas. Tout est si douloureux. J'ai tout le temps envie de vomir, plus rien ne passe. J'ai souvent des malaises et suis obligée de rester allongée. J'ai des douleurs de plus en plus terribles dans le dos et la poitrine. J'ai l'impression de recevoir des coups de couteau dans le dos et mon haut de pyjama est trempé la nuit. Je tousse et la nuit, je suis obligée de dormir assise dans mon lit, calée avec deux oreillers pour ne pas étouffer, car la position couchée m'est de plus en plus insupportable, surtout quand j'ai une de ces fameuses quinte de toux qui m'épuise. Je vois les vacances se terminer et j'appréhende déjà la rentrée. En effet, j'imagine difficilement de suivre les cours dans cet état. A Montbéliard, où l'on passe les fêtes, je vais chez un médecin qui me prescrit à nouveau des antibiotiques inutiles. C'est la première fois que je le consulte. Il me demande d'enlever mon pull, même ce simple mouvement me fait mal. Il s'impatiente et m'aide pour que çà aille plus vite. Je serre les dents, parce que sa brutalité a provoqué une douleur aiguë dans le haut de mon corps. Il me fait monter sur la balance, je pèse 40 kgs, il note ce poids puis met un double point d'interrogation derrière. Il me dit de redresser mon dos. Mais je n'y arrive plus, car je suis envahie d'une douleur qui se diffuse dans tout mon corps. Tous mes mouvements deviennent insupportables. Je me sens comme paralysée. De retour à St-Louis, je reprends les cours. Un vrai calvaire. Les profs remarquent mon état qui se dégrade et sont compréhensifs, mais je ne suis plus capable de suivre les cours. Je lutte contre l'épuisement et le trajet entre chez moi et le lycée me semble de plus en plus insupportable, même s'il ne fait que 500m. Mes muscles semblent ne plus pouvoir me soutenir. J'ai peur de m'écrouler en pleine rue, je traîne les pieds, je ne suis plus rien.
Je continue quand même à me battre pour mes études. Chez moi, je m'endors parfois sur mes cours, car je veux réviser le maximum de choses, pour être à la hauteur des devoirs qu'on nous demande de réaliser en classe. Même épuisée, je continue. Je ne sais pas ce qui me fait tenir, ce qui me permet de poursuivre. Où je trouve cette énergie. Pas dans la nourriture en tout cas. Je ne mange pratiquement plus rien.
Un froid intense s'est installé dans l'ensemble de mon organisme, je commence à ressentir les signes de la dénutrition. Mes cheveux tombent par poignées, j'ai des fourmis dans les membres, je suis ankylosée comme lorsqu'on reste longtemps dans une position inconfortable. Je bouge pour supprimer ces effets, comme pour maintenir mon corps en éveil, mais je n'y parviens pas. Le corps semble s'endormir malgré moi. Les extrémités de mes doigts et de mes pieds sont bleus, eux aussi ankylosés, froids, douloureux. Mon corps semble être rempli de glace, le moindre contact sur mon corps, le moindre effleurement sur ma peau entraîne d'insupportables douleurs, comme si j'allais me briser en éclats. Ma peau est sèche, mes lèvres sont gercées et blanches. Je mordille les petites peaux qui se décollent comme si ma peau était elle aussi en train de mourir. Je n'arrive plus à boire non plus et risque de me déshydrater, mais je n'en ai pas conscience. Au-delà de la souffrance mentale, le mal physique commence à s'installer. Le moindre geste devient un calvaire. On me dira que c'est tout ce que je méritais, que je n'avais qu'à manger pour me sentir mieux. Mais si çà avait été si simple, je l'aurais fait. Seulement, dans ma tête, quelque chose ne fonctionnait plus, et j'étais incapable de faire le moindre geste pour réagir. C'est comme une bougie qui se consume, une fois qu'il n y a plus de mèche ou de cire, elle s'éteint et on ne peut rien faire. J'étais moi aussi en train de me consumer et je n'avais plus assez d'énergie pour me rallumer et revenir à la vie.
Douce mort libératrice
Est-ce que la mort ressemble à çà ? Une sorte d'engourdissement physique qui refroidit le corps inéluctablement et d'engourdissement mental qui envahit la moindre cellule nerveuse ? Lentement, insidieux, le froid s'installe et bloque toute vie. Puis une fois que le cerveau et le corps sont immobilisés par ce venin qu'est la mort, j'imagine qu'on peut ressentir une douce chaleur. Le corps devient léger, reste en apesanteur. L'âme s'échappe doucement de l'enveloppe corporelle, intacte, comme si aucune maladie n'avait jamais altéré l'état du cerveau et du corps, immaculés de toutes souffrances. Alors, une vague de bien-être apparaît et on est enfin en paix, libre. La peur de la mort se transforme en apaisement. Le corps prisonnier de la glace, se relâche et on peut enfin lâcher prise, se laisser aller, attirée par quelque chose d'irréversible. Crier à la vie que l'on est enfin bien et soulagée après s'être battue en vain. Rendre sa liberté à un corps et une âme qui a combattu un démon, qui lui a volé toute vie. Il ne faut pas m'en vouloir de dire de telles choses. C'est la maladie et tout ce qu'elle entraîne qui me fait dire çà, parce que je suis à bout. Elle est si puissante que je vois la mort comme un retour vers ma liberté perdue. La mort a le visage de l'espoir, celui de retrouver ma sérénité. Je rêve que je vole, légère, libre, telle un oiseau dans le ciel, enfin dépourvue de ce corps qui est en trop. Que mon âme repose enfin en paix, déchargée de toute pensée négative et obsessionnelle. Ne plus penser à rien, tout oublier.
La nuit, je ne dors pas et me réveille en sueur. Quelque chose ne va pas dans ma poitrine, elle me fait de plus en plus mal, surtout du côté gauche, je pense à mon coeur et me dit qu'il est peut-être en train de m'abandonner, après tout ce que je lui ai fait subir malgré moi. Je tousse, j'ai froid, j'ai mal partout et surtout dans le dos. Toutes les positions me sont insupportables. Mes poumons ronflent à chaque inspiration et font un petit bruit bizarre, un petit « clac », comme si j'avais quelque chose dans un poumon. J'ai peur, je ne sais pas ce que j'ai et commence à m'angoisser. Je retourne à nouveau chez le médecin qui commence enfin à s'inquiéter devant mon état. Je pèse 38 kgs et me sens très mal, au point de me dire que je vais peut-être mourir. C'est la première fois que je pense à la mort, comme quelque chose que je ne pourrai pas modifier et choisir. A long terme, on peut mourir de faim, mais à çà je n y ai jamais vraiment pensé. Me dire que la mort serait quelque chose que je n'arriverais pas à contrôler moi-même me fait soudain peur. Plus de contrôle sur mon corps et ma vie par l'intermédiaire de la nourriture semble être une idée insupportable. Il me fait passer une radio des poumons. J'ai une pneumonie. Mon corps de 38 kgs se bat. Je ne sais pas encore à l'heure actuelle, comment j?ai fait pour m'en sortir. Je sais, maintenant, que ma vie était en danger, que si j'avais continué à ne pas m'alimenter, je n'aurais pas survécue à la pneumonie. J'ai eu un déclic. Manger ou mourir, anorexie et pneumonie font mauvais ménage. Je sens bien que les deux réunies risquent de me tuer. Je suis quand même soulagée de savoir ce dont je souffre et je m'en tire avec des injections de Rocéphine, un antibiotique destiné aux personnes déjà fragilisées physiquement, des autres antibiotiques et des séances de kiné respiratoire. En général, à mon âge, une pneumonie se soigne rapidement mais le médecin m'explique que j'ai du mal à m'en débarrasser, car mon corps est affaibli par le fait que je ne m'alimente plus. Je reste encore deux semaines à la maison. La pneumonie mettra près de deux mois à se résorber totalement.
Sans alimentation correcte, nos défenses immunitaires s'amenuisent et on attrape toutes les maladies et tous les virus qui passent. Le corps n'ayant plus suffisamment d'énergie pour combattre ces infections. Elles prennent plus d'ampleur et une pneumonie peut, par exemple, avoir de graves répercussions. Je ne me rendais pas malheureusement compte de tout cela.
Premier déclic : fureur de vivre
Dans ma tête, un travail se fait et un déclic a lieu, je prends conscience que je n'ai que deux possibilités : soit j'essaie de manger plus et me bats pour sortir de ce problème sans nom encore à l'époque, soit je reste au fond de mon lit en me laissant mourir, emportée par une pneumonie. Je réalise que ma vie est en danger et que je tiens à elle. Déclic positif : je veux continuer à vivre, car contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'aime la vie. Je n'arrive plus à m'alimenter, mais je veux vivre. Les deux pour moi n'étaient pas incompatibles. Je n'ai pas arrêté de manger, parce que je voulais mourir, sinon j'aurais choisi un moyen plus radical. Je ne pensais même pas à la mort d'ailleurs, par suicide. J'ai même eu peur pour ma vie, je ne voulais donc pas mourir. Et puis, j'ai tellement de choses à faire, à voir, à découvrir, tant de personnes à rencontrer, à aimer. Il y'a mes études pour lesquelles je me suis battue jusqu'au moment où je n'en puisse plus. Jusqu'à mes dernières forces, j'aurai assistée aux cours, même en traînant les pieds, tant mes muscles me faisaient mal. Il y'a mes parents, mon frère, Pierrot, mon parrain et Denise qui sont là, les seuls à me montrer qu'ils m'aiment. Les seuls qui comptent pour moi à cette période-là. Je veux encore passer du temps avec eux, rire avec eux, partager toutes les choses de la vie. Pour moi, pour ces êtres si précieux, ce n'est pas le moment d'abandonner. Pas après tout çà, pas après ce combat que je mène depuis quatre mois. Alors je me bats, recommence à manger un tout petit peu plus, à boire un peu plus, puis progressivement, j'arrive à nouveau à m?alimenter. Au bout de deux mois, je me sens un peu mieux, tout en sachant pertinemment quelque part au fond de moi que rien ne sera plus jamais comme avant entre moi et la nourriture et pire, entre moi et la vie dans laquelle je n'arrivais déjà plus à me projeter comme je le voulais à peine quelques mois auparavant.
Sans la pneumonie, je ne sais pas si j'aurais été capable de réagir et de réaliser le danger couru. Tout çà pour dire qu'on se laisse mener dans quelque chose qu'on ne contrôle pas et qui fait en sorte qu'on perde toutes les notions de la vie. On peut mourir, mais on ne le réalise pas. On peut attraper toutes sortes de maladies en ne mangeant pas suffisamment, mais on ne le réalise pas non plus. L'anorexie est dangereuse pour cette raison. On est tellement prise dedans, que rapidement, on est comme envoûtée par elle jusqu'à oublier que manger est vital.
Le combat n'est pas aussi difficile que la deuxième fois où j'ai rechutée. Les obsessions sont présentes, mais pas encore ancrées complètement dans ma tête. J'ai l'impression que plus on attend pour s'en débarrasser, plus il est difficile d'en venir à bout. C'est ce qui s'est passé la seconde fois. 6 ans à effacer un comportement anorexique qui est devenu habituel et qui refuse d'être modifié, mon problème est devenu en quelque sorte systématique et chronique
Fugace renaissance
J'ai toujours faim, je crois que je n'ai jamais aimé autant mangé qu'à cette période. Il me tarde de me lever pour prendre un petit déjeuner qui représente ce que je mangeais il y'a encore un mois tout au long d'une journée. Avant ou après la venue de l'infirmier, je mange les gâteaux qui ont une face sablée et une face au chocolat au lait. Ils me laissent encore maintenant un goût de bien-être quand j'en mange. Ils sont restés ceux que je préfère, en souvenir du plaisir retrouvé aussi court qu'il fut, pendant ces deux semaines. Mon estomac me fait souffrir mais je ne vais nulle part, alors je mange sans scrupules ni culpabilité, dévore, me gave tout en prenant plaisir à manger. J'ai envie de certains aliments, ce qui n'était pas arrivé depuis des mois. J'ai l'impression d'être redevenue une jeune fille normale. Je mange aussi à midi. Je suis fatiguée et m'allonge encore l'après-midi. Le soir, je fais un repas normal et vers 20h, je m'installe encore dans la cuisine avec mon petit frère souvent. J'apprécie ce moment que je passe avec lui et la nourriture, un moment privilégié, l'impression de revenir à la vie, de revoir le jour après avoir passé 6 mois dans l'obscurité complète. Je mange du pain avec du nutella tout en regardant des magazines de voyage. J'ai besoin de sentir que toute la vie m'attend dehors. J'ai besoin d'espace, de liberté, de savoir qu'il y'a un monde d'évasion, qu'il y a autre chose que ce problème qui a failli mettre ma vie en péril et auquel je n'ai rien compris.
Mon retour au lycée se fait plus facilement que prévu. Les profs m'aident pour les cours que j'ai manqués. J'ai eu la chance de tomber sur des profs sympas qui ne savaient pas quoi faire pour m'aider à revoir les cours. J'ai même droit à des cours particuliers avec le prof de maths, qui me réexplique les points que je n'ai pas assimilés. Fin mars, tout est fini, la tâche sur mon poumon a complètement disparue. Ma fatigue disparaît peu à peu. J'ai au moins pris 5 kilos ces deux derniers mois. Pendant tout ce temps, j'ai un peu mis de côté ma phobie. Elle était moins présente dans mon esprit et s'est réveillée le jour où j'ai été amenée à ressortir, à être en présence de beaucoup de monde. J'avais recommencé à manger progressivement, un peu plus, pendant la pneumonie, pour essayer de me remettre sur pieds. Puis peu à peu, mon estomac s'est réhabitué peu à recevoir davantage de nourriture quotidiennement.
Rapidement, le plaisir que j'avais retrouvé pendant ces deux semaines, disparaît une fois de plus et je sens à nouveau cette différence entre maintenant et avant la phobie. Rien n'est plus pareil entre moi et la nourriture. Elle est devenue mon ennemie. Tous ces aliments qui traversent mon organisme d'un bout à l'autre me répugnent de plus en plus. J'essaie de me dire que c'est naturel. Rien à faire. Ces aliments qui sont broyés, mélangés par le processus naturel de digestion me dégoûtent. Je ne supporte plus de savoir que tout ce que je mets dans ma bouche est transformé par mon corps en une bouillie dégoûtante et écoeurante. Surtout qu'ensuite, elle s'insinue dans chaque pore de mon organisme et me fais devenir enrobée.
J'ai repris néanmoins du poids et me sens mieux physiquement, mais psychologiquement, c'est très difficile de faire face à tout çà. J'évite de sortir, aller au lycée est un enfer. Plus tard, un médecin me dira que je traversais déjà une période d'anorexie, mais je ne le savais pas. Ne connaissant même pas d'ailleurs ce terme, les causes, les conséquences de cette maladie, à supposer que c'en était réellement une. A mes yeux comme à ceux des autres. Je crois que même le médecin ne s'est jamais rendu compte de rien. Pour tout le monde, ma perte de poids est à mettre sur le compte de la pneumonie, alors que j'étais déjà à 40 kgs quand elle s'est déclarée. Autre chose, de plus compliqué, s'est installé derrière, mais je suis seule à le savoir.
L'enfer ? Les autres !
En mars, avec la classe, nous partons à Morzine pour faire du ski. J'apprends à en faire. Je me sens mieux, mais pas suffisamment solide pour faire une telle activité. Surtout que mon départ avait été compromis par un rhume et de la fièvre. Malgré tout, j'avais décidé d'y aller. Peut-être pour faire comme les autres, pour ne pas m'exclure complètement de la vie avec eux à cause de mon problème. Ma phobie me hante. Les remonte-pentes sont ma hantise et j'ai toujours un sac plastique dans mon anorak. Dans le cas où j'aurais envie de vomir. Cet engin qui bouge au-dessus de la vallée me donne la chair de poule. Il me tarde d'arriver en haut le matin et en bas le soir. Le séjour me paraît être un cauchemar. Un matin, je n'arrive de nouveau plus à me lever. J'ai mal partout et de la fièvre. Le soir, les trois profs m'accompagnent chez le médecin, qui me fait une injection de Rocéphine et me prescrit des antibiotiques. Tous les soirs, je vais chez ce médecin pour qu'il me fasse une piqûre. Amandine et Sophie m'accompagnent. Le ski est fini pour moi et pas seulement çà. Beaucoup de choses ont disparues de ma vie et je ne suis plus la même, j'ai du mal à supporter celle que je suis devenue, je ne me reconnais pas. Je ne mange presque rien et une fille de la classe me dit en se moquant de moi, qu'en arrêtant de me nourrir, on me mettra un tuyau dans la bouche pour me gaver comme une oie. J'en ai les larmes aux yeux, parce qu'elle ne sait rien de moi et n'a aucune idée de ce mal-être que je ressens. Je n'ai pas l'habitude de juger quand je ne connais pas suffisamment quelque chose ou quelqu'un. Je m'autorise à dire quelque chose à quelqu'un si je possède suffisamment d'éléments pour le faire. Je n'acceptais pas qu'elle me dise çà, parce qu'elle ne savait pas ce que représentait manger pour moi. Elle ne me connaissait pas assez et ne savait rien de ma phobie et de l'anorexie. Juger une personne peut l'enfoncer. C'est la pire chose qu'on puisse faire. Se moquer d'une personne, alors qu'elle souffre, et en ne sachant pas ce qu'elle vit, a pour seule conséquence l'isolement. C'est ce qui s'est passé pour moi, puisqu'à chaque fois que je ressentais un jugement de la part de quelqu'un, je me renfermais sur moi-même, dans un isolement le plus complet.
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je viens de lire ton temoignage.Il me fait froid dans le dos, remue des choses aussi.
Que de souffrance tu es eu mais aussi quelle courage tu as eu de lutter contre ta pneumonie.Cette volonté de vivre ne l'oublie jamais.
J'imagine sans peine le mal que cette fille a pu te faire, jai egalement eu droit à des commentaires dont je me serai bien passés.
je te fais un gros bisous.
Coucou Delphine,
Quel parcours tu as eu et je t\\\'admire pour la force que tu as... de t\\\'être battue et de te battre encore contre cette maladie... cette peur de manger et non pas par peur de grossir (comme je le pensais au départ) mais par dégoût de la nourriture, du chemin parcouru dans ton organisme!!!
Je te souhaite de tout coeur de t\\\'en sortir et encore merci de mettre des mots sur ta souffrance, sur ce que tu ressens, c\\\'est pas facile du tout mais çà aide les personnes (comme moi) à te comprendre!!!
Pleins de bisousxxx pour toi et bon week-end...
je dit tout simplement bravo!
cela n'a vraiment pas été facile pour toi! et franchement je pense ke tu es très courageuse! kan aux genski te critik, laisse les dire ils ne comprennent pas, ça ne doit pas te gacher la vie pour autant!
je ne sais pas comment tu vas aujourd'hui.Mais j'espère que tu mène une vie convenable pour toi!
bon courage pour la suite de ta vie! je te souhaite de réaliser tous tes projets!