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Vendredi 15 décembre 2006

ANNEES 1999 - 2000 :

2ème année de BTS (2)

"Un jour j'ouvrirai mes ailes comme cet oiseau et je m'en irai vers la liberté, parce que tant qu'on vit avec les TCA, nos ailes sont coupées. On ne vole plus, on reste en suspens, la vie se déroule en pointillés"

J’aspire à me sentir bien dans ma tête et à accepter ce corps qui fait partie de moi mais que je rejette pourtant avec une hargne incontrôlable.

   

 

 

Préjugés sur l’anorexie 

J’ai entendu dire des personnes que les anorexiques arrêtaient de manger pour qu’on les remarque et qu’on fasse attention à elles. Je ne conçois pas une telle idée, car à travers leur discours, elles insinuent d’une certaine façon que l’on a décidé de faire souffrir nos proches intentionnellement. C’est terrible de penser que l’anorexie puisse être une chose consciente et être un tel mécanisme horrible. Ce n’est pas possible qu’on puisse penser çà. Je souffre, tout comme un nombre insupportable d’autres anorexiques-boulimiques. Nos proches souffrent et certains osent penser qu’on le fait exprès ??? On souffre en passant pour des moins que rien sans volonté, des personnes monstrueuses qui font souffrir leurs proches, volontairement selon certains. Je n’ai rien dit pendant des années sur ce qui se passait dans ma tête, justement pour ne pas faire souffrir mes proches. Si j’avais voulu qu’on me remarque, je n’aurais pas camoufler mon amaigrissement du mieux que je pouvais à mes parents qui n’ont su que 3 ans et demi après le début de l’anorexie que j’avais des difficultés pour m’alimenter. Cette idée n’est pas justifiée et montre que beaucoup de gens parlent de ces maladies sans en connaître un minimum de symptômes et de caractéristiques. J’utilise mon corps et la nourriture comme un moyen d’expression, parce que les mots ne suffisent pas et que je ne suis surtout pas capable d’expliquer verbalement ce qui ne va pas. Alors je me tais, en détruisant mon corps, à défaut d’avoir une autre possibilité. Ne rien dire sur ce qu’on ressent devient problématique et étouffant et on finit tôt ou tard par exploser d’une façon ou d’une autre. Mon explosion a été l’anorexie, une sorte de soupape de sécurité à l’intérieur de mon cerveau, qui se manifeste à chaque fois que je n’arrive plus à gérer les différentes situations que je vis. Elle fait en sorte qu’au lieu de parler ou de réagir de façon plus saine, je me rabats sur la nourriture en mangeant le moins possible ou en me gavant, à travers la boulimie, selon la situation et ce que je ressens. En me voyant, on ne devine certainement pas tout ce qui se passe dans ma tête. Je parais calme, ne montre rien. Mais à l’intérieur, je bouillonne, ne dis rien, me mets rarement en colère, même si parfois j’ai envie d’exploser devant l’attitude de certains. Je me tais, par habitude, par respect pour les autres, même pour ceux qui me font du mal. Je suis violente vis-à-vis de moi-même, pas des autres. Je me fais du mal, mais si on me supprime ma soupape de sécurité, l’anorexie, je ne sais pas comment on fait pour vivre autrement. Je ne sais pas quels autres moyens utiliser pour surmonter tout ce qui peut et pourra se passer dans ma vie. J’ai oublié comment on vit sans trouble alimentaire, sans se restreindre ou se gaver. C’est devenu une façon de vivre et c’est le plus terrible, car en même temps, tout le voulant, je ne sais pas comment modifier ce comportement qui fait partie intégrante de moi. Ce monstre s’est incrusté en moi jusqu’à me faire oublier comment est la vie quand on mange normalement et avec plaisir. 

 

 

Perte de lucidité et de notion de danger 

Les premiers kilos se sont envolés, emmenant avec eux, le peu de lucidité qui me restait. J’allais couler comme la première fois et je n’en ai pas pris conscience. Quand je me suis réveillée et que j’ai réalisé où mes obsessions m’avaient à nouveau emportée, il était de nouveau trop tard et je pesais déjà 40 kgs. Tout avait été très vite. J’ai perdu la notion du temps et ne peux pas dire en combien de temps, j’ai perdu ces 11 kgs. Approximativement, 5 mois.

    

 

En janvier, au début de la restriction, quand je voulais manger un aliment inscrit dans la colonne « défendu » de ma liste établie, je me disais que çà ne servait à rien de le manger puisque deux minutes après, il ne serait plus là. Deux minutes de plaisir contre une journée de culpabilité de l’avoir mangé. Entre les deux, j’avais vite fait mon choix. Ce comportement me motivait contre mon envie d’aller vers les aliments que j’avais plus ou moins voulu classés dangereux ou plutôt que Miss Anorexie m’avait « ordonné » de bannir de mon alimentation. A la fin du mois de janvier, je pesais 44 kgs, j’en avais perdu 5. Je me sentais légère, prête à continuer mon régime. Une énergie à toute épreuve faisait vivre ce corps qui n’était plus le mien, mais qui était devenu la propriété de l’anorexie, cette horreur sans visage qui ravage tout sur son passage, qui rend dingue, même les personnes les plus saines d’esprit. A ce moment là, j’étais déjà partagée en deux. Une partie de mon cerveau conservait les choses qui me perturbaient, pendant que l’autre partie essayait d’effacer la première avec une sorte de drogue : la nourriture. Au début, j’avais cru que c’était mon poids qui me dérangeait, alors j’avais voulu, sans parler de régime, faire plus attention à ce que je mangeais, à la nature des aliments que j’ingérais. Juste pour perdre 2 kgs et me retrouver sous la barre des 50 kgs. Mais je n’avais pas prévu que me sentant si bien d’un seul coup dans ma tête, je n’arriverais plus à manger normalement et suffisamment. Perdre du poids était une sorte de victoire, de force et de puissance. J’arrivais à faire quelque chose qui pour moi était favorable, j’arrivais à contrôler au moins ce que je mangeais. C’était positif. Je parvenais à faire quelque chose que peu de personnes n’arrivent à faire : vivre sans manger. Des mois après, j’entendais autour de moi, ceux de ma classe, dire qu’ils n’en pouvaient plus tellement ils avaient faim. Moi j’étais en dehors de tout çà. Je ne savais plus ce que voulait dire avoir faim. Je n’étais pas obligée de céder à quelque chose que je ne ressentais plus depuis longtemps : le besoin de mon corps de recevoir de la nourriture. Ils me paraissaient tous faibles d’être incapables de lutter contre ce sentiment pourtant si normal, aux yeux des autres, mais plus des miens. Ils avaient faim, mangeaient et étaient heureux. Je n’avais plus jamais faim et quand je mangeais je me sentais mal avec la sensation de ne plus pouvoir avoir ce contrôle sur la nourriture. Pour moi, manger était une perte de maîtrise, sur mon corps. Il me semblait, à chaque fois, qu’en même temps, j’y perdais le contrôle de ma vie.. Je me sentais bien, uniquement l’estomac vide. Euphorique, avec une envie de croquer la vie à pleines dents, bien dans ce corps qui pourtant existait de moins en moins, selon la balance et mes vêtements. Ils restaient, comme la première fois, ma référence. Il paraît que ce phénomène est biologique. Le corps fabrique une hormone et quand on ne mange pas, cette réaction crée un sentiment de bien-être, de paix intérieure comme ceux qui faisaient de l’ascèse.

   

 

 

 

Jeun illusoire et dangereux 

Je comprendrai plus tard, trop tard, malheureusement, que ce bien-être ressenti dans le jeun était illusoire et trompeur. Le bien-être du début se transforme en enfer au bout de quelques temps. Evidemment, si on s’en tient à la logique du corps, celui-ci ne peut pas fonctionner convenablement en étant sous-alimenté. Seulement, une fois arrivée dans la spirale de l’anorexie, la logique des autres gens n’existe plus. Et moi, je crois que je n’ai jamais eu autant d’énergie que dans cette période où je ne mangeais plus assez. Il me semble que j’avais du mal à comprendre pourquoi il fallait que je mange. Je me sentais si bien en ne le faisant pas et en plus, j’avais de l’énergie à revendre. Cette logique que j’avais moi aussi avant de tomber dans cette spirale infernale n’existait plus. Je suis entrée dans un mode de pensée complètement destructeur et hors norme. Une fois que la prise de conscience de la maladie est faite, les anorexiques savent qu’il faut manger pour vivre et pourtant elles persistent dans leur fonctionnement en mangeant moins ou plus du tout. Ce n’est pas qu’elles ne veulent plus, mais elles sont arrivées à un stade où elles ne peuvent plus. Miss Anorexie prend toute la place. La maladie prend le dessus sur tout ce qui est rationnel quand on parle de corps et des besoins qu’il a pour fonctionner. Ce qui se passe dans le cerveau, à ce moment là, est bien plus fort que tout ce qui peut être dit quand on parle de besoins énergétiques, de vie, de chaleur... On me répétait que je mettais ma vie en danger, qu’il fallait manger pour vivre, que le cerveau avait besoin d’énergie pour fonctionner…

    

 

Mais je n’entendais rien, l’anorexie me bouchait les oreilles. Je n’entendais plus qu’elle, qui me disait que manger était mauvais, que je n’avais pas besoin de manger pour vivre et qu’il fallait à n’importe quel prix que mon corps disparaisse. En plein cœur de la maladie, papa s’est évertué à m’expliquer une cinquantaine de fois, si pas plus, que le corps, et surtout le cerveau avait besoin d’énergie pour fonctionner. Il m’a aussi donné beaucoup de conseils que j’ai pu utilisés quatre  ans seulement après. Au moment où il me parlait, j’étais incapable de réaliser et d’entendre. Quelque chose dans ma tête m’empêchait de voir la réalité des choses. Je suis alors passée pour quelqu’un de têtue, de bornée qui ne voulait pas écouter ce qu’on lui disait. Ce n’est pas que je ne voulais pas, mais je ne pouvais plus. Pour moi, Miss Anorexie était la seule à avoir raison et à posséder la clé de mon bien-être et de mon bonheur. Elle avait fait en sorte de créer des courts-circuits dans ma tête et je n’étais plus depuis longtemps connectée sur la réalité, comme si je refusais de voir les choses telles qu’elles étaient vraiment. Cette force de pouvoir gérer ce qu’on mange et le contenu désastreux de notre cerveau, est tellement omniprésente, que le reste n’a plus d’importance. On fait un vide complet autour de nous. L’anorexie et tout ce qu’elle englobe domine le reste. Notre vie, nos façons d’être et d’agir, nos comportements et attitudes, nos relations avec les autres, avec les personnes qu’on aime. Elle a une telle puissance, qu’elle m’a fait basculer dans ce monde où elle amène ses « victimes » insidieusement. Il n’y a pas de mots assez forts, assez précis pour exprimer ce que je ressens par rapport à elle. Ennemie, amie, mi-ange, mi-démon, je ne sais pas exactement ce qu’elle représente. Miss Anorexie rôde et à la moindre défaillance psychologique, elle réapparaît et s’insinue à travers le corps et l’esprit. C’est pour cette raison qu’on a toujours l’impression de ne pas pouvoir s’en débarrasser, même en le souhaitant plus que tout.

   

 

 

 

La réalité ne faisait plus partie de ma vision des choses. On part dans un autre univers. Je vis dans un monde fait de restriction, de douleurs physiques et morales, d’une souffrance psychologique qui ne s’installe pas tout de suite, car comme je l’ai précisé auparavant, il y a cet état d’euphorie dans lequel je me trouvais, ce bien-être illusoire. La souffrance vient après. Quand on a perdu trop de poids. Totalement épuisée, j’ai commencé à revenir dans la réalité qui s’est montrée très cruelle, parce que c’est le moment pendant lequel j’ai pris conscience de la souffrance que je faisais endurer à mes parents. Comment supporter de faire du mal, involontairement à des êtres qui représentent tant à mes yeux ? C’est insupportable, invivable. Je me donnais l’impression d’être une criminelle qui tue ses victimes à petit feu. J’ai conscience de tout çà maintenant et j’ai des difficultés à vivre avec cette culpabilité, encore maintenant, parce qu’en même temps, ce n’est pas pour autant que j’arrive à me débarrasser de ces obsessions alimentaires qui volent petit à petit mon corps, ma tête et ma vie.

     

 

FEVRIER 2000

 

 Les cours deviennent catastrophiques

J’ai des difficultés à reprendre les cours. J’ai manqué des choses importantes  me sens dépassée pour tout rattraper. A quelques mois du BTS, j’ai tellement de choses à revoir que j’ai peur de ne pas y arriver. Ce matin, on avait un devoir. M.P me montrait des éléments sur la feuille qui m’aurait donné des pistes. Il voulait m’aider, me voyant submergée par la panique. Je suis sortie de la salle en pleurant, me réfugiant dans mes coins de prédilection : les toilettes ou la fenêtre au fond du couloir. Je m’en voulais de ne plus être à la hauteur, me sentant complètement perdue et nulle. Le jour où la maladie a commencé à s’attaquer à mes études et à faire en sorte que je n’arrive plus à avoir une attitude logique, tant primordiale en comptabilité, j’ai coulé. J’arrivais à travailler, mais plus à raisonner. Je réussissais assez bien dans les matières où je pouvais reproduire des données que j’avais pu apprendre. Mais en comptabilité, je n’arrivais plus à faire les liens entre les chiffres et à avoir une attitude logique. Mes études étaient tout ce que j’avais et la maladie commençait à avoir des conséquences sur elles et je ne l’ai pas supporté. Je me sentais vaincue. Cette impuissance que je ressentais face à cet étau qui comprimait mon corps et ma tête s’est amplifiée et je n’ai rien pu faire pour sauver ces études qui étaient pourtant si importantes pour moi et la seule chose que j’avais voulu préserver jusqu’à ce que j’en devienne incapable. Complètement enfermée dans la maladie et ce cercle vicieux. Les profs me jugeaient, j’en avais parfois l’impression, même si à travers leur attitude, je savais que c’était faux. Bien au contraire. Comme tout le monde, ils ne comprenaient pas et je les sentais impuissants à ma descente en enfer. J’étais à la fois, seule face à mon problème et entourée. Les uns se taisaient pendant que les autres me regardaient affolés en me disant de m’accrocher. J’avais envie de leur répondre que si je ne m’étais pas accrochée, j’aurais été morte depuis longtemps. Je sors cette phrase là, à chaque fois que je me sens jugée, à chaque fois qu’on me dit de me battre. Que croyaient les gens ? Que je ne me battais pas ? Ils ne pouvaient pas savoir bien sûr. Mais, si j’étais encore en vie, c’est bien que je me battais, sinon je n’aurais survécue ni à ma première période d’anorexie, ni à la pneumonie qu’elle a entraînée. J’appréciais mes professeurs et ne leur en voulais pas, contrairement à ceux de St-Louis qui n’étaient jamais intervenus. Même si c’était difficile pour moi, de voir que personne ne me comprenait, je sentais que certains m’insufflaient un peu de leur énergie pour que je retrouve ce chemin que j’avais perdu depuis longtemps et que je ne parvenais plus à retrouver. J’étais hors des sentiers battus, en dehors de la vie. Les profs et certains de mes amis essayaient de me faire retrouver la vie d’une étudiante comme les autres. En vain.

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J’ai eu des amis qui essayaient de m’aider comme ils pouvaient. Chacun à leur façon m’ont donné une part d’eux-mêmes. Sabrina me racontait sa vie avec son copain qui n’en loupait pas une. Vive, elle possédait le don de me remonter le moral. Stéphanie et Céline étaient toujours à mes côtés, même quand je refusais systématiquement de sortir en boîte ou en ville avec elles. Jamais elles n’ont lâché prise. D’autres m’ont proposé de m’aider pour les cours. Je prenais tout ce qu’on me donnait comme un moyen de retrouver le chemin de la vie. En vain. Le vide, le trop-plein de mal-être, l’anorexie m’ont aspirés. Je suis descendue en enfer et j’y ai perdu toute ma liberté.

   ****

Je reste enfermée des jours à la maison, sans voir ni entendre personne. Sauf un petit coup de fil de mes parents le soir. Surtout, ne rien montrer de ce mal-être. Je ne veux pas qu’ils sachent que je vais mal. Toutes les journées se ressemblent désormais. Je ne sais même pas pourquoi je  travaille mes cours comme je le fais. Je m’obstine à vouloir sauver mes études, tout en sachant consciemment que je les ai perdues, elles aussi. J’ai l’impression d’un énorme gâchis. Elles aussi me filent entre les doigts. Je m’en veux, mais ne sais pas comment faire pour sortir de ce cercle vicieux. Miss Anorexie m’a déjà tout pris, que veut-elle de plus ? Je n’ai plus rien à lui donner, sinon ma vie. Et elle fait tout pour me la prendre. Je suis devenue étudiante à temps partiel, en somme, quand mes obsessions ne me déconcentrent pas.. Inadmissible pour moi. Le soir, je n’arrive pas à me coucher. Je bouge sans cesse, comme si mon corps ne pouvait plus s’arrêter d’être en mouvement. Je révise mes cours, tant bien que mal, jusqu’à près de 2 heures. J’écris aussi, j’ai commencé un journal. Mes études continuent à être ma bouée de sauvetage, car elles m’aident à tenir le coup, même si je ne peux plus raisonner correctement. Je continue à me percevoir comme une autre étudiante. Commune à celle des autres. Alors que plus rien dans ma vie ne tient plus debout, depuis bien longtemps déjà. J’ai peut être espoir que, vouloir continuer à avoir une vie à peu près normale m’aidera à me sortir de ce gouffre impitoyable.

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En Janvier 2000, la grand-mère de Michaël (le garçon que j'aime à ce moment-là) est morte. Il n’était pas encore revenu du Kosovo et je pensais de moins en moins à lui. Pendant des mois, j’ai cru que je ne l’aimais plus. J’avais la même impression avec mes parents et mon frère. Plus personne n’avait d’importance. J’étais devenue un monstre, incapable de montrer de l’amour à quiconque, même aux personnes qui m’étaient les plus proches, même à mes parents. Détruite de l’intérieur, morte, plus de sentiments. Ni positifs, ni négatifs. Plus rien. Juste du vide, un trou à la place du corps et de la tête. J’avais prévu d’aller à l’enterrement avec une voisine, mais je me sentais tellement mal que je n’avais même pas fait l’effort d’y aller. Une fois que tout le monde est parti, j’ai glissé une carte de condoléances dans leur boîte aux lettres. Le soir, tard, obnubilée par ma course dans les escaliers, je n’avais pas vu qu’ils revenaient en voiture. Je me suis toujours demandée s’ils m’avaient vu descendre et monter les escaliers toutes les cinq secondes. Je me suis culpabilisée en me disant qu’eux, revenaient d’enterrer un être cher, pendant que je me détruisais en perdant des morceaux de mon corps au fur et à mesure des marches des escaliers que je franchissais.

     

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour de Miss Anorexie 

Un jour de février, après quelques semaines de gavage, à quelques jours de mes 22 ans, le plus bel âge d’après ce qu’on dit, j’ai senti que Miss Anorexie allait reprendre sa place dans ma tête, sans que je puisse réagir. Soulagée d’avoir enfin pu m’arrêter de me gaver, j’ai recommencé à ne plus manger. Miss Anorexie et sa petite voix me faisait remarquer que les dégâts étaient suffisants et que je devais faire attention dorénavant, à ce qui rentrerait dans mon estomac. Bien veiller à me restreindre, ainsi que reprendre ma course à la cave et dans les escaliers. Très vite, manger était à nouveau douloureux. A chaque fois que j’étais devant mon assiette, j’aurais préféré mourir, plutôt que d’avaler une minuscule portion de nourriture, parce que m’alimenter était un calvaire. Cette saloperie s’était de nouveau immiscée dans ma vie et dans mon corps. J’étais persuadée que chaque gramme de nourriture me faisait prendre un kilo et représentait, à mes yeux, une substance toxique. Un panneau rouge avec une tête de mort apparaissait sur chaque aliment. Un week-end, alors que je veillais à ce que tout se fasse discrètement, papa a compris que je ne mangeais plus. J’avais changé, je ne parlais plus, étais toujours sur les nerfs et les envoyais sur les roses. Je réagissais comme si je n’avais plus personne autour de moi. Tout et tout le monde était devenu comme invisible. J’étais en train de tourner dans ma bouche pour la centième fois, un minuscule bout de viande et je voyais qu’il me regardait, énervé. Soudain, excédé par mon comportement, il a explosé de colère. Il m’a dit que je lui faisais penser à ma grand-mère maternelle. Elle avait cessé de s’alimenter peu de temps avant sa mort. Amaigrie, elle ressemblait à un squelette, jusqu’au moment où les médecins avaient été obligé de lui poser une sonde gastrique pour la maintenir en vie. Je me souviens à quel point j’avais peur de la perdre et je regardais bizarrement ce tuyau qui sortait de son nez. J’avais été rassurée quand on m’avait dit qu’elle serait alimentée artificiellement. J’avais cru qu’il suffisait de lui donner à manger à travers cette sonde et que tout rentrerait dans l’ordre. Je sais, maintenant, que lorsque la tête commence à se dérégler, il est difficile de tout remettre en place et que l’alimentation artificielle ne résout pas tout. La pose d’une sonde permet, évidemment de maintenir la personne en vie, mais, malheureusement, elle ne remplace pas le fonctionnement du cerveau. Quand on arrête de s’alimenter, le cerveau « oublie » comment et pourquoi, la fonction « manger » doit être mise sur le mode « marche ».

   

 

 

 

Une tornade était passée dans sa tête et lui avait supprimé les fonctions de nutrition, comme à moi, plusieurs années après. Chez elle, la machine ne se remettrait jamais en route. Et chez moi ? Tout est t-il cassé ? Les dégâts sont t-ils irréversibles ou non ? Je n’ai pas de réponse précise, malheureusement. Je ne me suis jamais sentie aussi proche de ma grand-mère, qu’à cette période-là. Comme si je comprenais ce qui se passait dans sa tête, au moment où elle devait se mettre à table. Comme si toutes les deux, nous avions quelque chose en commun, sans savoir quoi exactement, puisque que je mangeais encore normalement quand elle est morte. Maintenant, papa était devant moi à me dire, catastrophé, que je lui faisais penser à elle. J’avais pris plus ou moins conscience, depuis un certain temps, que ce n’était plus la même Delphine qu’ils avaient devant eux, le week-end, mais quelque d’autre, ignoble, désagréable et agressive. Je n’étais plus celle qu’ils aimaient. Depuis, la crainte qu’ils ne m’aiment plus à cause de ma maladie ne m’a jamais quittée. Une peur constante de les décevoir, ainsi que l’envie, impossible, qu’ils soient fiers de moi. Papa voulait que je revienne à Saint-Louis. J’ai refusé net. Je ne voulais pas laisser tomber mes études. D’ailleurs, çà faisait déjà trois ans et quatre mois, exactement, que manger était une souffrance permanente. Je ne voyais donc pas pourquoi subitement, il fallait que je lâche tout. J’ai essayé de leur expliquer que ce n’était pas moi qui faisait tout çà, qu’il y’avait quelque chose en moi qui faisait tout pour que je perde les pédales, qui dirigeait ma façon de manger et ma vie. Je comprends, seulement maintenant, qu’ils avaient peur de me laisser seule, alors qu’à ce moment-là, je ne pouvais pas mesurer la gravité que pourrait avoir mon amaigrissement. J’étais dans la première phase de l’anorexie. Celle où on rejette l’idée d’être malade et anorexique. J’étais dans un autre monde, loin d’eux, loin de la vie et de la réalité. Mes parents m’en voulaient, je le sentais, alors que je n’y pouvais rien. J’essayais en vain de préciser que tout ce que je faisais avec la nourriture et mon comportement n’avaient rien à voir avec ma volonté. Mais je sais aussi à quel point tout çà est difficile à comprendre. Je ne me faisais pas de souci pour moi, j’allais parfaitement bien. Alors qu’aux yeux de tous, j’étais en train de me détruire. Je ne courais aucun risque, ne me rendais compte de rien. C’est pour cette raison que je ne comprenais pas pourquoi mes parents s’inquiétaient tant. Il n’y avait aucune raison de réagir comme ils le faisaient ! Maintenant, évidemment, je sais que leur peur était justifiée et j’ai pris conscience de l’inquiétude qu’ils pouvaient ressentir, en me sachant seule durant la semaine.

  

 

 

 

Dans la semaine, je ne faisais jamais de courses, de peur d’être tentée par tout ce que je pouvais trouver dans les magasins. Je faisais seulement les courses le samedi. Je suis contente d’avoir pu résister, de ne pas être rentrée dans les magasins pour manger encore plus de pain, de chocolat, de gâteaux. J’ai été capable de manger n’importe quoi. Je n’avais pas faim, j’avais seulement besoin de me remplir, de combler ce vide que je ressentais. J’étais en manque, dans tous les sens du terme. Mon corps, lui, était en manque d’énergie et mon cerveau refusait de suivre. Il paraissait se battre contre le corps, un duel entre les deux, le cerveau prenait le dessus sur le corps et c’est le cauchemar. L’anorexie et la boulimie comblaient les trous laissés par des évènements de ma vie, qui avaient fait en sorte que mes fondations soient aussi fragiles. Trop.

    

 

 

 

Obsédée par la balance, je me pèse le matin, nue ; au cours de la journée quand je suis chez moi, plusieurs fois ; avant d’aller aux toilettes, après ; avant d’aller marcher, après ; avant de manger ou de boire, après ; puis le soir, avant de prendre ma douche, puis encore une fois avant de me coucher. Je n’arrive pas à m’arrêter de monter sur la balance, d’en descendre et d’y remonter. Encore et encore. Je sais combien pèsent chacun de mes vêtements. Il m’arrive de monter une dizaine de fois dessus en cinq minutes. Je trimbale la balance dans toute la pièce, pour voir si mon poids ne se modifie pas d’un coin à un autre. Je pleure, je n’en peux plus, c’est devenu une obsession, je me dis que je n’ai plus qu’elles dans ma vie. Cette foutue balance et cette saloperie d’anorexie. J’ai envie de me cogner la tête contre les murs, je deviens complètement cinglée.             

    

 

Alternance anorexie / boulimie

La vie se ralentit. Je mène une vie en pointillés, avec la nourriture dans les pires moments de gavage ou sans, pendant les périodes de restriction. Seule certitude : la souffrance est là tout le temps. Elle me poursuit comme une deuxième peau, en continu, jour et nuit, 24H sur 24, 7 jours sur 7. Pas de répit, même la nuit, car souvent, je rêve de nourriture, de gens qui vomissent, de mon corps et de mon visage qui se déforment. D’une vie en dehors de mon corps, comme si j’étais à l’extérieur et que je voyais les gens hors de mon enveloppe corporelle. Le manque de nourriture a pour effet aussi de rendre le corps agité. Je n’arrivais plus à rester calme et à trouver le sommeil. Mon corps bougeait seul, sans fin, comme s’il était traversé par un violent courant électrique. Souvent, je me dis que cette foutue maladie finira par m’avoir, que d’une façon ou d’une autre, elle risque un jour ou l’autre de m’emporter en enfer et je ne serai plus capable de revenir. C’est trop insupportable. Je veux m’en débarrasser, mais ne peux pas. Elle m’envahit entièrement. Elle a une position de dominante, sur ma façon de manger, de vivre, d’être.

   

 

 Durant les périodes de gavage, je peux atteindre jusqu’à 4000 kcal en 2-3 heures ce qui provoque des idées de mort. C’est dégoûtant, toute cette nourriture que je bourre dans ma bouche. Je n’arrive plus à sortir de mots de cette foutue bouche, ne sachant plus parler. Je ne sais pas mettre de mots sur ce que je vis. Mais, au fait pourquoi parler et pour quoi dire, d’ailleurs ? On ne m’entend pas, on ne m’écoute pas et quand je dis que je me suis gavée, on me rit au nez. Evidemment, personne ne me voit manger et ne sait comment se font mes orgies. Je suis seule. Je le suis aussi, quand mon corps refuse de digérer toutes ces saloperies. Quand je n’arrive pas à trouver le sommeil, parce qu’il faut que je digère dans tout les sens du terme tout ce que j’ai ingéré. Quand mon ventre est douloureux et énorme à craquer. Comment expliquer çà, que je souffre au point de vouloir en crever ! Est-ce plus compréhensible, quand je le dis de cette façon là ??? Et oui, c’est comme çà. Crever pour ne plus subir çà !! Quel est l’intérêt de la vie, quand elle se résume à se remplir de toutes sortes de cochonneries, parce qu’il n’y a plus rien d’autre. Les gens ne voient rien. La maladie et moi les effrayons, ils prennent leurs distances pour ne pas trop s’impliquer et refuser de reconnaître qu’un drame se joue devant leur regard ahuri .Pour eux, je ne suis qu’un corps qu’il faut alimenter. Sauf que je suis aussi autre chose qu’un morceau de chair qu’il faut conserver en vie. J’avais des projets, des rêves et il ne reste plus rien de ce qui faisait mon identité. Tout ce qui me définissait auparavant, est parti en poussière. Je ne suis plus qu’un morceau de viande. La nourriture traverse ce corps, sans plaisir, de haut en bas, sans émotions. Je remplis et je vide. On a fait de moi une oie qui est engraissée pour les fêtes de Noël. Il faut manger, point final. Mange et tais-toi ! Ce qui se passe dans ma tête, tout le monde s’en fout. Ne pas en tenir compte surtout, c’est peut-être dangereux de creuser les raisons pour lesquelles je suis devenue Delphine l’anorexique-boulimique. Je ne fais plus tout ce qui faisais ma vie, en mettant de côté tout ce que j’aimais. Ma flûte est rangée et je ne la sors plus que rarement. Mes livres que je n’arrive plus à ouvrir, parce que je dois recommencer 36 fois le même passage, étant devenue incapable de me concentrer sur autre chose que sur la nourriture. Tout çà m’énerve. Personne ne comprend qu’il y a autre chose que les aliments ? Je veux retrouver une identité, me sentir entière, me sentir comme la plupart des autres jeunes de mon âge. Aimer, rire, étudier, travailler, s’amuser…. VIVRE SIMPLEMENT ! Juste une journée, si davantage est impossible. Laissez-moi encore cette possibilité là, avant de ne plus supporter ma vie et tout arrêter. Donnez-moi juste un jour. Pour voir comme c’est, de ne plus vivre qu’à travers la nourriture.

    

 

 

 

La volonté ne semble pas suffire. Le cerveau dicte des choses que je suis seule à entendre. Il me plonge dans un état d’où il est difficile de revenir et pourtant il le faut. Toujours, continuellement, revenir à la surface, trouver suffisamment de ressources en soi pour être capable de remettre la tête hors de l’eau et continuer ce combat énervant et fatigant. Combattre quelque chose que personne ne comprend et ne voit. Que moi-même, ai du mal à saisir. Je ne comprends pas ce qui se passe dans ma tête, par contre, je sais ce que je ressens. Mais c’est tellement irrationnel, que je ne sais pas comment faire pour parler de toutes ces choses qui font ma vie depuis tant d’années, et c’est le plus difficile. Ressentir est une chose, les faire transmettre aux autres en est une autre, puisque tout ce qui est logique dans ma vision des choses est illogique et incompréhensible pour tous ceux qui mangent avec plaisir. Ce problème provoque l’isolement le plus complet, parce qu’au bout d’un moment, on est à cours d’arguments, on en a marre de devoir toujours se justifier. J’ai sans cesse besoin de savoir qu’on m’aime, qu’on peut être fier de moi et de ce que je fais. Je n’ai pas mes propres références, ne sais pas ce que je vaux, alors je compte trop sur les autres, pour me dire ou me rappeler qui je suis. En effet, il m’arrive de ne plus le savoir, de ne plus me connaître. Il m’arrive souvent de me coller le nez au miroir de la salle de bain pour regarder au fond de mes yeux pour voir ce que je trouve. Comme je le ferai plus tard, à l’hôpital, avec Sofien. Chez lui, je n’avais vu que le vide. Les yeux vidés de toute vie. Moi, je me trouve devant une page blanche. Une partie de ma vie est à réécrire, en comblant les blancs. Ceux qui représentent tous ces moments que j’ai perdus, que la maladie m’a volée, contre ma volonté. Inconsciemment .

    

 

 

 

Des passages de ma vie à réécrire, une vie à remplir d’autres choses que d’aliments auxquels je ne trouve plus aucun goût. Parvenir à mettre des mots sur ma souffrance, sur ce que j’ai vécu, pour pouvoir ranger les gâteaux dans le placard et le chocolat au frigo. Je veux en manger, mais pour me faire plaisir. Manger deux gâteaux pas deux boîtes, une barre de chocolat pas cinq.

     

 

 

 

Tout ce chocolat que j’ai pu ingéré m’écoeure encore maintenant en évoquant ce souvenir. 300g en ½ h et 10 kgs de honte et de dégoût. Une fois, à Pâques, deux tablettes chacun, nous avaient été offertes. J’avais dit à mes parents de ranger soigneusement les leur pour que je ne les trouve pas. Miss Boulimie est passée et résultat, comme j’avais terminé mon propre chocolat, je suis montée comme une flèche dans leur chambre et j’ai commencé à fouiller dans l’armoire comme une voleuse. Deux tablettes ont disparues et la terrible honte d’avoir fouillé dans les affaires de mes parents, pour trouver mes objets de gavage. J’utilise cette anecdote pour montrer que, même si je n’ai pas l’habitude en temps normal d’aller fouiller dans les affaires des autres, Miss Boulimie m’a obligé à aller contre mes principes. Cette saloperie me fait faire n’importe quoi et m’entraîne dans des actes insensés et ridicules que je ne ferais jamais en dehors des crises. Miss Anorexie et Miss Boulimie sont perverses, manipulatrices et ignobles. Elles vont à l’encontre de mes valeurs.

     

 

 

 

Pour moi, l’anorexie est une personne, c’est pour cette raison que je l’appelle Miss Anorexie. Elle est en moi, quand je respire, je la sens au fond de moi qui semble faire de même. En somme, elle vit, je la fais vivre involontairement. Elle se manifeste à travers moi, c’est un démon personnifié à l’intérieur de moi. Elle est toujours présente et très fidèle. Elle m’énerve, mais je m’aperçois que sans elle, je ne sais pas vivre. Je me sens perdue, entièrement dépendante d’elle. J’ai oublié tout ce qu’englobe le terme « vivre ». Peu à peu, je n’ai plus voulu voir personne. Il n’y avait plus qu’elle et moi. Quand je dois manger, elle m’encourage … à ne pas le faire. J’ai toujours besoin d’une motivation pour m’alimenter. Peut-être parce que j’ai du mal à exister et à me donner le droit de vivre. La psychiatre est arrivée à ce point là en me demandant si j’avais déjà eu des idées suicidaires. Je lui ai répondu que c’était le cas. C’était la première fois que je l’avouais et je me suis sentie bizarre, quand j’ai réalisé ce que çà impliquait. Comment ai-je pu en arriver là ? Qu’est-ce qui a pu provoquer ce dégoût pour la nourriture et peu à peu pour moi et pour la vie ?

      

 

En 2ème année de BTS, pendant que les autres mangeaient dans la salle, soit je m’avançais dans les devoirs à faire, soit je sortais dans le couloir, ne supportant plus les odeurs de leurs repas qu’ils avalaient avec des commentaires pleins de plaisir. Ils étaient bien, contents de manger. Je ne mangeais rien et je me sentais mal, en décalage constant par rapport à eux, pendant les repas mais aussi en dehors. J’allais au fond du couloir vers la fenêtre qui donnait sur le stade. On n’entendait rien, un silence de mort remplissait le couloir et j’entendais Miss Anorexie qui me parlait. Elle me répétait qu’il ne fallait pas craquer et aller manger, que j’étais différente et qu’il fallait que je reste là en sa compagnie. Je me sentais tellement seule ! Je réalise maintenant que je faisais tout pour l’être. Je ne parlais plus, n’allais plus vers les autres, souriais de moins en moins. J’étais devenue taciturne et froide. Moi et elle. Indissociables. Peu de personnes savaient qu’elle était en moi. La fenêtre était mon refuge et ce qui se passait derrière moi n’avait aucune importance. J’avais Miss Anorexie, comme si elle pouvait me protéger de tout et de tout le monde. Semblant n’avoir plus qu’elle dans ma vie, elle en a profité pour s’installer plus radicalement et sournoisement dans mon corps et mon cerveau sans que je m’en rende vraiment compte. Elle était de plus en plus présente et je ne pouvais plus rien faire contre elle, logiquement et rationnellement. En passant devant le lycée, je ne peux pas m’empêcher de regarder en direction de cette fenêtre et m’y vois encore, en filigrane, telle un fantôme, resté dans l’établissement, qui ne demande qu’à être libéré de la maladie pour pouvoir oublier tous ces moments. Recommencer enfin à vivre et disparaître de la fenêtre. Je hante les murs du lycée qui m’ont rendus prisonnière de moi-même, une seconde fois. Durant ma deuxième rechute.

     

 

 

 

Je suis attachée à une corde dans un trou profond. Si profond qu’on n’en perçoit pas le fond. Je me situe assez bas. Au-dessus de ma tête, à la surface, j’entends des voix lointaines qui m’appellent, qui me supplient de revenir auprès d’elles. Toutes les personnes qui tiennent à moi et que j’aime, mes parents, mon Bouli, Michaël, sont présentes. Ils me tirent tous, mais malgré leurs protestations de me voir descendre plus bas, je me sens attirée par le fond, qui représente l’enfer de l’anorexie, la mort,irrémédiablement. La lumière qui jaillit à la surface et qui représente la vie s’éloigne de plus en plus. D’ailleurs, je la vois très peu depuis l’endroit où je me trouve. Ma vie ressemble à cette image et çà m’effraie.

     

 

 

 

Entre temps, pendant les vacances de Pâques, j’avais eu un entretien chez la psy. En discutant avec elle, je l’ai questionné pour la première fois sur une éventuelle hospitalisation. Elle m’a dit qu’elle avait voulu me le proposer dès la première fois qu’elle m’avait vue, mais qu’elle avait hésitée en souhaitant essayé déjà le traitement par médicaments. Je pesais 42 kgs.

     

 

Première hospitalisation envisagée

Quelques jours avant les vacances de Pâques, un mois et demi à peine du BTS, j’allais de plus en plus mal, étais complètement perdue. J’avais cours avec M.P en compta cette après-midi là et à un moment donné, il m’a demandé si çà allait. J’ai répondu oui, mais je n’ai été guère convaincante, vu sa tête. Incapable de réfléchir, je ne tenais plus le coup, ne savait plus quoi faire pour m’en sortir. A la fin du cours, j’ai demandé à lui parler, je voulais savoir quelles seraient les conséquences si j’abandonnais maintenant et que je décidais de ne pas passer l’examen cette année-là. Ce jour-là, j’ai voulu lui faire confiance et lui parler de mon problème, parce qu’en somme, c’est lui qui a fait tout ce qu’il a pu pour m’aider avec le peu de moyens qu’il avait. Ce soir-là je me suis rendue compte que je m’étais trompée sur lui et qu’il était plus psychologue que la plupart des autres professeurs réunis. Je lui ai parlé de l’hospitalisation que j’avais acceptée plutôt pour mes parents et il m’a répondu qu’il ne fallait pas le faire pour mes parents, mais pour moi. Il m’a dit aussi que c’était difficile pour des parents de voir qu’un enfant ne va pas bien. De plus, comme je le savais déjà, il m’a confirmé que mon BTS était compromis. Il m’a conseillé de continuer à venir en cours, pour continuer à vivre comme avant, le temps que l’hospitalisation se fasse. Le lendemain, il est venu avec moi chez la proviseur pour voir ce que je pouvais faire. Il a été convenu que j’arrêterais les cours, afin d’être hospitalisée et que j’aurais une place à la rentrée pour pouvoir recommencer sur de bonnes bases, ma 2ème année. J’avais quatre mois pour m’en sortir. Ils avaient tous confiance en moi, me disaient tous que j’avais fait le bon choix et qu’avec la volonté que j’avais je m’en sortirais. J’en étais moins sûre et avais peur.

     

 

Je continuais néanmoins à travailler les cours. Une semaine avant d’arrêter pour entrer à l’hôpital, j’ai révisé pour un devoir d’OMG. Au devoir, je n’ai rien pu faire, ayant trop de choses à réviser d’un seul coup. Malgré tout, j’étais fière de moi, sachant que je ne passerais pas le BTS avec ceux qui comptaient beaucoup pour moi, mais même une semaine avant d’abandonner, j’étais là, refusant de lâcher prise. J’ai eu le statut d’étudiante jusqu’au bout. C’était tout ce qui me restait. C’est la dernière chose que j’ai faite qui m’est rendue fière de moi-même. Je me sui

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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