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Samedi 16 décembre 2006

ANNEES 2000 - 2001

2ème année de BTS (redoublement)

Fatiguée d’être moi 

Je me sens toujours aussi seule, dans cette tête qui ne semble plus être la mienne. J’essaie de me convaincre que je vais bien, qu’il y’a des choses plus graves dans la vie. Je n’y arrive pas. Je m’en veux d’être comme çà, même si je sais que rien ne provient de ma propre volonté. Je m’en veux d’avoir un comportement pareil avec les personnes que j’aime. Mes parents, mon Bouli. Ainsi qu’avec les personnes que j’apprécie, comme certains de mes profs, certains amis qui sont derrière moi et qui me rattrapent à chaque fois que je chute. Mais, plus on essaie de m’aider et plus je m’enfonce, parce que je n’arrive pas à être comme ils voudraient que je sois. A longueur de journée, j’entends des paroles, telles que « tu devrais faire cela, tu devrais faire ceci ». Ils ne comprennent pas, que pour moi, ces activités qu’ils me conseillent, ces gestes aussi simples qu’ils soient sont devenus impossibles, voire douloureux, tant physiquement que psychologiquement. Tout est devenu compliqué. Je ne suis plus capable de passer d’une situation à une autre aussi rapidement qu’eux. Maintenant, il me faut du temps, beaucoup plus qu’avant. J’avance à pas de souris, mais tout le monde s’impatiente, çà ne va pas assez vite. Je ne guéris pas assez vite.

 

 

 

J’aimerais qu’on m’encourage quand j’arrive à manger la moitié de mon assiette et pas qu’on me dise « Tu ne finis pas ? ». J’avance, mais il faut me donner du temps. Celui d’accepter ce voyage de la nourriture dans mon organisme et la reprise du poids que j’ai perdu. Je veux bien manger, mais si la tête ne suit pas, c’est moi qui en subit les conséquences. Cà ne sert strictement à rien. C’est moi qui suis mal et non ceux qui me disent de manger. Certains pensent qu’il suffirait que je me mette à table, normalement et manger, tout simplement. Tout simplement ! … Je rirais, si ce n’était pas si douloureux, parce que justement, ce n’est pas aussi simple. Je n’arrive pas à faire ce fameux « tout simplement » ! Dans ma tête, quelque chose tente de me faire perdre le contrôle de moi-même, aussi bien sur la nourriture que sur ma vie, et avec les autres notamment. J’étouffe. Je suis incapable de gérer ce qui se déroule dans mon cerveau. Les gens me font rire. Ils semblent tous comprendre ce qui se passe chez moi ; alors que même moi, je suis perdue à travers toute cette pagaille dans ma tête. Apparemment, il n’y a que moi qui ne comprends strictement rien. C’est amusant, mais désolée, moi, j’ai plutôt envie de pleurer toutes les larmes de mon corps, tant je me sens triste et mal ! Vous ne voyez et ne comprenez rien !!

 

 

 

Je suis fatiguée de me battre, de lutter contre l’envie de me gaver et de me purger, pendant mes périodes boulimiques et de me persuader qu’il est nécessaire de m’alimenter, pendant les périodes anorexiques. C’est infernal, parce que çà ne finit jamais. Quand je suis au lycée et que j’entends parler le reste de la classe, je ressens un tel écart entre eux et moi, que c’est effrayant. Certaines parlent de vivre avec leurs copains, de ce qu’elles ont fait avec un tas d’amis et moi je suis là comme un éléphant dans un magasin de porcelaine (l’animal est peut-être mal choisi compte tenu du problème, mais bon tant pis !), à cause d’une trop importante différence, difficile à assumer. Qu’est-ce-que je peux dire ? Que je fais un bond gigantesque 22 ans en arrière, que je ne sais plus comment on fait pour manger ? Que je ne sais plus ce qu’est la faim ? On se foutrait de moi si je disais çà. Jusqu’au déclenchement de mon problème, j’avais avancé dans divers domaines, sans jamais m’y étendre. Tout semblait si fragile, prêt à se casser la figure. Sûrement trop fragile, pour ne pas passer à côté d’un tel problème.

 

 

L’araignée tisse sa toile pour piéger sa proie, puis une fois qu’elle l’a attrapée, elle la fait mourir à petit feu. La victime essaie de se débattre pour se défaire de cette emprise, mais elle a beau tout faire, cela ne sert à rien, car l’araignée est la plus forte. L’anorexie a la même stratégie. Elle est cruelle. Elle attire dans son piège des personnes qui ont déjà je pense, une certaine fragilité psychologique, puis elle jette son dévolu sur ses victimes. Se battre ? Pour quoi faire, puisque personnellement, je me dis qu’elle est plus forte que tout. Plus forte que moi. Elle me dépasse et je sens qu’elle ressert ses liens autour de moi. Elle m’étouffe et me tue à petit feu.

 

 

 

Quand j’étais petite, j’aimais les bulles de savon. Leur façon de jouer avec le vent et la lumière, en créant un beau mélange de couleurs, ainsi que leur légèreté et leur fragilité me plaisaient. Mon frère aimait courir après pour les éclater. Je créais ces petites choses éphémères et lui courait après pour les détruire. Peu de temps après m’être rendue compte que plus rien n’allait entre la nourriture et moi, je me suis vue créer une de ces bulles. Une énorme bulle qui me coupe du monde extérieur et de ceux que j’aime. Elle représente tout le contraire de ce que j’appréciais dans ces bulles de savon. La mienne, immense, est terne, ne possède pas de couleurs. Elle n’est ni légère, ni fragile, mais plutôt solide et lourde à porter. Le plus difficile à admettre est que personne ne peut courir après pour la faire éclater, et qu’elle a tendance à se solidifier si on attend pour s’en débarrasser. Plus elle est épaisse, plus il est difficile d’espérer la voir s’évaporer dans l’air, comme si elle n’avait jamais existée et de se débarrasser de ces obsessions qui deviennent omniprésentes. J’aimerais courir après cette bulle que j’ai formée malgré moi pour la désagréger et laisser s’échapper toutes ces choses qui ne demandent qu’à sortir. Ma liberté enfin rendue.

 

 

 

Ces bulles et araignées sont les conséquences de cette saloperie qu’on appelle anorexie. Elle entraîne ses victimes dans une sorte de monde à part, dans lequel, seules la malade et l’anorexie se côtoient, du matin au soir et du soir au matin. Avec le temps et si on n’agit pas tout de suite pour la vaincre, la bulle se solidifie et la mort semble être la seule fin possible à ce cauchemar. A mes yeux, l’anorexie est le cancer de l’âme et de l’esprit. 

 

 

 

 

 

Jugements douloureux

A travers ces comparaisons de bulle et d’araignée pour exprimer ce que représente l’anorexie à mes yeux, MON de faire comprendre à tous ceux qui m’ont jugée, critiquée. Qui m’en ont voulue pour ce que je suis devenue, mais aussi pour tous ceux qui m’ont aimée, malgré tous ces changements, que je ne le fais pas exprès, que personne ne veut de l’anorexie, mais qu’elle s’incruste et qu’elle fait énormément de mal à tous ceux qui en souffrent, ainsi qu’à leur entourage. Quelqu’un qui a un cancer n’a pas demandé à être malade. Quelqu’un qui ne mange plus, n’a pas choisi spontanément l’anorexie. C’est aussi une maladie. Bien sûr, elles différentes, car l’une est physique et l’autre mentale, mais ont néanmoins deux points communs : la souffrance durant le combat et la mort qui attend parfois au bout de cette lutte acharnée. Je sais que certains penseront que se rétablir de l’anorexie n’est qu’une histoire de volonté, contrairement à une personne atteinte d’un cancer. Mais dans ce cas là, comment expliquer que certaines anorexiques et boulimiques meurent ? Je ne perçois qu’une seule chose : l’anorexie et un cancer entraînent parfois la mort. Elles ont ce point commun tragique qui me permet de dire qu’il faut se battre contre l’anorexie comme contre un cancer. De façon différente, évidemment, thérapeutiquement parlant, mais se battre quand même. Le combat est douloureux dans un cas comme dans l’autre. Je peux m’imaginer ce que vit une personne avec un cancer. La souffrance qu’il entraîne, les traitements lourds (chimiothérapie, rayons…), les conséquences physiques visibles (le regard des autres peut être terrible), le combat contre la mort, la difficulté psychologique de se voir atteint d’une telle maladie. Mais est-ce qu’une personne atteinte d’un cancer peut comprendre ce que je vis ? La destruction involontaire due à l’anorexie ? Je ne sais pas. Je me pose souvent la question. Dans les reportages à la télé sur des personnes souffrant d’un cancer, je pleure et me culpabilise. Je me dis « regarde toute cette souffrance qu’elle n’a pas demandé, toi pour t’en sortir, il te suffit de manger et tu ne serais plus malade, c’est si simple ». Mais tôt ou tard, surtout depuis quelques mois, quand je vois que régulièrement je rechute, je me dis « mais attends, toi aussi tu souffres et tu ne l’a pas demandé non plus, tu n’as pas à te culpabiliser, personne ne veut d’une maladie, qu’elle soit physique ou mentale ». Et en plus, je rajoute encore une fois que ce n’est pas si simple de se remettre à manger quand la tête refuse toute chose rationnelle et ne fonctionne plus comme avant. Peut-être qu’avant d’avoir ce problème, je me disais aussi que manger ne demandait pas d’effort. Mais si j’ai pu le penser, je le regrette, car j’ai fini par découvrir que c’était faux.

 

 

 

J’admets que l’on puisse m’en vouloir. Je me sens moi-même suffisamment coupable d’être la jeune femme que je suis devenue et que je déteste. Je fais surtout allusion à mes parents qui ne méritent en aucun cas ce que je leur fais vivre depuis des mois. Eux en souffrent, j’en suis consciente, mais c’est moi qui vis quotidiennement avec çà. De plus, je ne le mérite pas non plus même si je n’en suis pas certaine. Dans tout les cas, c’est tout aussi difficile pour moi et je subis autant qu’eux ce qui se passe.

 

 

 

Ne juger et ne culpabiliser jamais une personne qui souffre de troubles du comportement alimentaire. Ce n’est pas la peine. Elle s’en charge elle-même. Elle sait qu’elle fait du mal à son entourage et à un moment ou l’autre, elle se rendra compte de tout ce qu’a entraîné sa maladie et elle se culpabilisera davantage, au point sûrement d’avoir envie de mourir en se sentant si responsable de ce qu’elle fait subir à ses proches. Elle n’a pas besoin des autres pour le lui rappeler, c’est suffisamment douloureux d’en prendre conscience. C’est en connaissance de cause que je le dis. Faites-moi confiance, je peux vous assurer que le retour à la réalité est terrible pour l’anorexique.

 

 

 

Avant, je regardais l’actualité, surtout quand il s’agissait de reportages sur la misère dans le monde, sur ces bouts de choux du Tiers-Monde qui, eux, ne demandaient qu’à manger et à se développer correctement. Je me révoltais contre cette injustice et prenais conscience que j’avais de la chance d’être privilégiée. Ces petits africains, je les aimais et ne supportais pas de voir dans quelles conditions lamentables vivaient ces enfants innocents. C’est pour cette raison que j’admirais les associations à but humanitaire qui les aidaient à lutter contre la famine et le manque de soins, pour leur donner un morceau de vie meilleure. Depuis toute petite, mon rêve était de devenir infirmière et plus tard, j’aurais voulu faire de l’humanitaire. Partir dans des pays où on aurait vraiment eu besoin de moi. Mais on m’a découragée à suivre cette voie et je me suis résignée à l’idée de ne jamais être infirmière. Aujourd’hui, je ne peux plus les regarder, mes petits africains. J’ai trop mal. J’éprouve beaucoup trop de honte vis-à-vis d’eux. Moi qui ai la possibilité de manger, chaque jour, à ma faim, je ne peux plus le faire, car dans mon cerveau, une petite voix me dicte de ne pas répondre à mes besoins physiologiques. Je fais tout pour ressentir les signes du manque de nourriture dans mon organisme. Eux n’ont pas les moyens de répondre à ce que leur demande leur corps, alors que c’est tout ce qu’ils désirent. Je me sens terriblement coupable. Comment peut-on refuser de la nourriture, alors que tant d’enfants meurent de faim à travers le monde ? Je ne suis qu’une merde et une criminelle ! Je me sens coupable au point de me dire souvent que je ne mérite même pas de vivre. Comment peut-on autoriser une personne à vivre, alors qu’inconsciemment, elle fait tout pour perdre la vie ?? La culpabilité est souvent trop forte à supporter et j’ai envie de partir. Ma place n’est plus dans ce monde-là, je ne mérite plus de vivre, à cause de cette maladie qui me réduit à néant. Je fais du mal à tout le monde.

 

 

 

Je vous demande de me pardonner pour tout ce que je fais avec cette nourriture que vous voudriez tant, mes petits anges d’Afrique.

 

 

 

On m’a fait comprendre tout çà, plus ou moins explicitement. Certains soupirent, me regardent avec d’énormes yeux en fronçant les sourcils devant mon comportement qui les exaspère. Ils ne disent rien et pourtant leur attitude parle pour eux et me jette à la figure ce qu’ils pensent réellement de moi. Je les emmerde à ne pas vouloir manger. Ils m’en veulent pour ce qu’ils subissent à cause de moi. D’autres me le disent beaucoup implicitement (beaucoup trop d’ailleurs) et ne se doutent pas un seul instant que çà peut me faire encore plus de mal. Quelqu’un dans ma famille m’a demandé, alors que je pesais 40 Kgs, si je revenais du Vietnam, en voyant les bâtons qui me servaient de jambes. Elle m’a aussi dit : « Alors, tu fais des bêtises ? » ou « Mais il ne reste plus rien chez toi ! ». Comment peut-on dire çà à une personne qui se sent déjà si mal dans son corps et sa tête ? Des bêtises, non. Je souffre, simplement, si toutefois je suis autorisée à le dire, mais vous pouvez me croire, je ne l’ai pas choisi. J’aurais préféré que cette tante me dise qu’elle m’aimait et qu’il fallait que je m’en sorte, parce qu’elle tenait à moi. Comme d’autres l’ont fait. Elle m’a fait du mal, sans savoir l’impact que tout cela aurait sur moi. Ces mots de personnes aussi incompréhensibles et intolérantes me culpabilisent encore plus. Elles ne savent rien, ni de la maladie, ni de moi, mais se permettent de me juger et de me critiquer. Entre ceux qui affichent de l’indifférence à mon égard et ceux qui me jugent, je préfère encore ceux qui ne disent rien. Je me tiens à l’écart de ceux qui me jugent et qui me donnent l’impression de n’être qu’une merde.

 

 

 

Un jour, l’infirmière du lycée (pas la même que l’année précédente, heureusement) m’a fait venir à l’infirmerie. Quelqu’un l’avait prévenue que je n’allais pas bien. On lui avait dit que je ne parlais plus, que je m’isolais de plus en plus, alors elle voulait me convaincre d’aller voir un psy. De quoi je me mêle ! J’ai senti qu’elle me jugeait. Je crois qu’à ses yeux, je manquais de volonté. Je lui aurais mis mon poing dans la figure si j’avais pu. Les gens m’énervaient à un point que personne ne peut imaginer. Me dire, me répéter qu’il fallait que je m’accroche, que je fasse quelque chose. J’en avais marre qu’on soit toujours sur mon dos à me dire « tu dois faire çà » ou « il faut que tu te soignes ». Je voulais simplement qu’on me laisse tranquille, qu’on me foute la paix une bonne fois pour toutes. Le vase était en train de commencer à déborder. Si j’étais devant elle, c’est que je me battais, sinon je serais déjà morte depuis longtemps. Je n’ai pas osé lui dire çà de peur de passer pour quelqu’un d’impolie, mais mon cerveau était sur le point d’exploser. Me sentir jugée était la pire des choses qu’on pouvait me faire. J’étais seule face à un problème, personne ne comprenait rien et je ne savais pas quoi faire pour m’en sortir. Je ne supportais plus rien, ni personne. Tout le monde finissait par m’énerver à me seriner de manger. Est-ce-que je m’occupais de ce qu’ils faisaient, de ce qu’ils mangeaient ? Tout le monde m’étouffait. Profs, étudiants, amis, je ne voulais plus les voir. J’étais trop différente. Beaucoup de gens étaient là pour me faire comprendre qu’il suffisait que je mange, que c’était facile de s’en sortir. A part Céline, Stéphanie et Sabrina, beaucoup d’autres n’avaient fait qu’un constat de ce que je devenais et avaient été en parler sans mon accord à l’infirmière qui ne me connaissait même pas, au lieu de s’adresser directement à moi. Je n’ai pas apprécié cette intrusion dans ma vie. Je me rends compte maintenant qu’eux aussi ne cherchaient qu’à m’aider, mais ne savaient sans doute pas quoi faire. Je m’étais donc résignée à aller voir cette infirmière et lui ai dit que j’allais prendre rendez-vous chez ce psy uniquement pour qu’elle me foute la paix. Malgré mon absence d’envie de recommencer à consulter un 4ème psy. J’étais fatiguée, épuisée de vivre avec cette saloperie, mais je ne savais plus quoi faire. Je me perdais dans tout çà. J’étais d’accord pour aller chez un psy à condition de recevoir en contrepartie une aide de sa part, ce qui n’était pas évident compte tenu des 3 premiers psys que j’avais déjà vus à Montbéliard.

 

 

 

A ce propos, j’ai envie de préciser que le fait de changer de psy n’est pas un manque de volonté, mais qu’il est important de se sentir suffisamment bien avec lui pour commencer à faire un travail sur soi. C’est difficile souvent de trouver dès la première fois, le thérapeute qui donne l’impulsion de se dire qu’avec lui, çà passera bien et qu’il pourra apporter son aide. Il ne faut pas hésiter à changer, si on se sent mal à l’aise avec lui. En général, dès le premier rendez-vous, on sent s’il sera efficace ou non.

 

MARS 2001

 

Encore un psy … 

Lundi, j’avais rendez-vous avec le nouveau psychiatre et jusqu’au dernier moment, je ne savais pas si j’allais avoir le courage de me rendre chez lui. Finalement, tout c’est relativement bien passé. Côté décor, le cabinet est triste. Les malades qui vont chez lui ne vont déjà pas très bien, alors je me demande si le décor n’empire pas leur moral. J’exagère, mais je sais que pour moi, le cadre dans lequel le psy reçoit les patients est aussi important que le médecin en lui-même. J’ai besoin de sentir un environnement sécurisant autour de moi pour me mettre en confiance J’attends dans la salle d’attente, j’essaie de me concentrer sur un magazine, mais je n’y arrive pas. Je repense aux dernières semaines au lycée, puis dans l’entreprise où j’ai fait mon stage pendant les vacances. Enfin, c’est à mon tour. Le psy a un air sympa. Il me fait prendre un long couloir et on arrive à son bureau. Une toute petite pièce : juste la place pour caser un bureau, deux chaises et un fauteuil, recouvert d’un drap, qui me fait penser à la chaise électrique. C’est donc dans cet endroit que les malades se mettent à nu devant un homme qu’ils ne connaissent pratiquement pas. Un genre de confident avec lequel il faut se sentir vraiment proche, pour arriver au stade de révéler la moindre petite parcelle de son corps et de son âme. Raconter sa vie comme à son meilleur ami. Sauf que ce n’est pas ami. Dans ce minuscule cabinet, combien de personnes, déjà, ont passé des heures, assises là, à raconter ce qui se passe dans leur tête. A pleurer, à se plaindre de leurs souffrances. Dorénavant, je fais partie de cette drôle de tribu. Les questions commencent. Toujours les mêmes : à quel moment la maladie a t-elle commencée ? Ai-je des problèmes avec mes parents, mon frère, mes grands-parents ? Quel comportement alimentaire ai-je pris ? Pourquoi ? Est-ce que je connais le facteur déclencheur de l’anorexie ? …. Tout çà me fatigue et j’en ai marre. Une demi-heure plus tard, je sors enfin, avec un traitement antidépresseur et l’envie de m’enfuir et de conserver pour moi tout ce qui se passe dans ce fouillis qu’est devenu mon cerveau. Je ne veux plus en parler, à qui que se soit. A quoi cela sert-il d’ailleurs. Personne n’est capable de comprendre. Tous les efforts que je fais pour me convaincre de manger et ceux que je tente de faire pour ne plus me gaver sont inutiles. Ce soir, je n’ai plus envie de m’alimenter et de partager tout cela avec quelqu’un. Qu’on me laisse tranquille. Je ne veux plus faire l’effort de m’en sortir, je vois bien que personne ne peut m’aider. Je n’ai plus assez de ressources pour me persuader que j’ai besoin d’être soignée. Je me débrouillerai seule et sûrement mieux.

 

 

 

Je ne suis pas bien. J’ai commencé mon nouveau traitement hier soir et ce matin j’ai été incapable de me lever. Je pense au psy qui m’a dit que je pouvais prendre mes trois cachets le soir, étant donné que je ne mange rien dans la journée. Je suis complètement assommée. J’ai dormi toute la matinée avec l’impression que je ne pourrai plus jamais me réveiller. Mon état est le même que celui d’une personne qui s’est saoulée ou droguée toute la nuit. J’appréhende déjà la journée, parce que je sais que, dès que le brouillard qui a élu domicile dans ma tête depuis hier soir se sera dissipé, je commencerai à manger et je ne pourrai plus m’arrêter. C’est bien parti pour une journée de merde, une journée glouton.

 

 

 

A chaque fois que je ressortais de chez les psys que j’avais consultés, je ne voulais plus y retourner. Je voyais bien qu’ils semblaient aussi perdus que moi et qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. Je crois aussi que je n’étais pas encore prête pour aborder certaines choses. J’évoquais parfois des sujets qui me paraissaient ne pas à révéler. Comme par crainte de blesser quelqu’un, comme si c’était malsain de réveiller certains souvenirs, comme si je m’en voulais d’avouer certains évènements de ma vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Commentaires

Coucou...


Je comprends qu'il faut que tu sois en confiance pour te confier, c'est une nécessité...


La maladie est difficile à comprendre pour les peronnes qui ne l'ont pas mais en aucun cas je ne me permettrais de juger une personne que je ne connais pas!!!


Je pense que seul une personne qui a eu l'anorexie est à même de comprendre tous les sentiments que tu décris!!! Un psy peut avoir tous les diplômes du monde, il n'a pas été dans ton cas... enfin, ce n'est que mon avis...


Merci pour ton témoignage...

Commentaire n°1 posté par Mandy le 19/12/2006 à 09h56
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