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Samedi 16 décembre 2006

ANNEE 2002

Je commence à travailler dans un tribunal d'instance. Trois mois. Je rechute une troisième fois. J'avale 500 kcal de Renutryl par jour pour me permettre de continuer à travailler

 

Deuxième hospitalisation

Début janvier, avec mon accord, on envisage l’hospitalisation. L’endroit le plus adapté est le service de psychiatrie à Mulhouse, celui du médecin qui m’avait « rendue ma liberté » 2 ans et demi auparavant quand j’avais préféré « fuir » du service. Ce que je regrette, puisque j’ai perdu inutilement deux années.

Le médecin téléphone de suite à l’hôpital, pour savoir si une place est disponible pour moi. Je peux y’aller tout de suite, ils m’attendent. Mais j’ai peur et avant d’être hospitalisée, je voudrais déjà parler avec le psychiatre pour voir s’il n’y a aucune autre solution. J’ai donc rendez-vous deux jours après avec lui. J’entre dans son cabinet mal à l’aise, je n’aime toujours pas les psys. Il tournent les petits éléments qu’on leur procure, dans le seul but de nous arracher quelque chose. Leur pratique est pour les fous, pas pour moi. Je le pense encore, malheureusement. Il commence à me demander pourquoi je ne suis pas encore dans son service comme c’était prévu deux jours auparavant. A peine entrée dans son bureau, je me sens jugée. Je ne suis pas là pour me faire engueuler, je lui explique que j’ai peur de l’hospitalisation surtout dans un tel service. Il me paraît être dur dans ses propos, pour me faire encore plus de mal, selon moi. En fait, je crois que c’est juste pour m’aider à prendre conscience de mon état. Il écoute ce que j’ai à dire. J’ai du mal à supporter son regard, il me fixe. J’ai les yeux pleins de larmes, mais je ne veux pas pleurer devant lui, ne voulant pas lui avouer que j’ai besoin de lui. J’ai de grosses difficultés à prendre conscience que ce qui me ronge, depuis maintenant 5 ans, est une maladie. Il cherche à en savoir plus, sur ce qui se passe dans ma tête, sur ma façon d’être. Je lui dis que j’ai l’impression qu’il y’a deux personnes en moi. Un duel en moi qui ne s’achève jamais et qui me tue à petit feu. Le bon et le mauvais côté. Il me répond qu’il comprend ce que je veux dire. Je suis sceptique. Il est le premier à ne pas me regarder bizarrement quand je dis çà. Peu à peu, au fil de l’entretien, je me sens mieux, je lui demande s’il pense que l’hospitalisation est la seule solution. Son attitude semble changer. Au fil de ses arguments, il doit sentir que je suis en train de lâcher prise. Je lui accorde peu à peu ma confiance, il me répond que c’est la façon la plus efficace de m’aider. Puis, il finit par me dire « moi je peux vous aider ». Il semble si sûr de lui, alors que tous les psys que j’ai vus avant lui, paraissaient aussi perdus que moi, que là je lui abandonne ma confiance. Le fait qu’il me fasse comprendre qu’il pouvait faire quelque chose pour moi m’a donné envie de lui accorder une chance. C’est la première fois qu’à la sortie d’un entretien avec un psy, je me sens soulagée, même si je sais que le service de psychiatrie m’attend, le samedi suivant. Je crois que je peux avoir confiance en ce médecin et je sais que ces paroles m’aideront, même si je sais qu’il peut être un peu dur dans ses propos quand il cherche à me convaincre de quelque chose et qu’il semble changer d’attitude quand je finis par lui dire que j’ai compris ce qu’il voulait expliquer et que d’une certaine façon grâce au pouvoir des mots qu’il sait utiliser pour combattre ce démon dans ma tête, je m’éloigne de ce gouffre impitoyable. Momentanément, certaines fois, plus durablement, d’autres fois.

  

 

 

Le samedi, j’entre donc dans le service de psychiatrie, accompagnée de mes parents et mon frère. L’infirmière fait les papiers et me montre ma chambre au bout du couloir. Il y’a deux lits, mais pour le moment, je suis seule. Elle me demande de vider devant elle le contenu de mes sacs. Elle me supprime certaines affaires, en m’expliquant que lorsque j’en aurai besoin, je peux les demander dans le bureau des infirmières. Elle garde mon spray de déodorant, mon parfum, mes ciseaux. Tout ce qui contient de l’alcool ou qui est tranchant. Je vis mal cette intrusion dans mes affaires personnelles, mais ne montre rien. C’est la règle du service et après tout ce n’est pas si grave. C’est pour ma sécurité et celle des autres. Malgré tout, j’ai plutôt l’impression de me retrouver en prison qu’à l’hôpital. Ma famille s’en va, je n’arrive pas à détacher mon regard de cette porte qui se referme lentement et qui me sépare d’eux et du monde extérieur. Je les regarde s’éloigner depuis la fenêtre de ma chambre, en tentant de me convaincre que si je suis là, c’est pour qu’on m’aide.

  

A six heures, on mange. Je picore dans mon assiette, je fais la connaissance des autres patients. Le plus jeune doit avoir à peu près mon âge. Ils ont déjà fini de manger, pendant que je m’évertue à continuer mes barquettes. J’ai à peine fini la soupe, que les autres sont déjà bientôt au dessert. Je me retrouve finalement seule à table et apporte mon plateau pour le vider des ¾ de nourriture que je n’ai pas pu manger. J’ai eu droit à mes premiers médicaments. Le médecin vient me voir. Il m’explique en quoi consiste le traitement et me rassure sur mon séjour dans le service.

  

Dix jours que je suis là. Aujourd’hui, comme beaucoup de jours qui se sont écoulés, j’en ai marre de tout. Je me sens nulle, parce que je n’arrive pas à m’alimenter plus. Je suis obligée de faire trois repas par jour. Même si je ne mange pas beaucoup, çà m’apporte un certain équilibre et je ne peux pas sauter de repas. J’apprends les quantités de nourriture normales que je devrais manger. Les repas sont sous papier cellophane dans des petites barquettes. Je n’ai pas vu autant de nourriture qui m’est destinée, depuis bien longtemps. L’angoisse me prend à la gorge. Je picore quelques bouchées dans mes barquettes, mangeant lentement. Tellement lentement, que je suis souvent la dernière à débarrasser mes plateaux. Quand les infirmières ont le dos tourné, je me jette sur la poubelle. Je ne veux pas qu’elles voient que je n’ai pas pu tout manger, alors de cette manière elles n’ont aucune idée si mes barquettes ont diminuées ou non. Je supporte mal les médicaments. Je ne sais même pas ce que j’avale d’ailleurs. Je sens seulement leurs effets. Les premiers jours, j’ai été incapable de me lever et je n’avais qu’une envie, dormir. J’avais la sensation de ne pas avoir dormi depuis des mois. Ils me font somnoler toute la journée et je déteste çà. Je suis là pour réapprendre à manger pas pour dormir à longueur de temps. Je ne m’alimente presque plus. Après une visite avec le psy, il m’a expliqué que mon traitement était composé d’un neuroleptique, un antidépresseur et un anxiolytique et qu’il était destiné à me faire retrouver une unité, pour supprimer l’impression que j’ai. Que deux parties se côtoient inlassablement, dans mon cerveau. Elles se battent entre elles et c’est moi à travers mon corps qui en subit les conséquences. Je sens que certains médicaments diminuent mes angoisses et me calment. Par contre, aucun ne m’a jamais fait disparaître mes obsessions sur la nourriture et mon corps. L’anorexie ne se soigne pas avec des médicaments, sauf pour soulager les crises d’angoisse et les symptômes dépressifs. Personnellement, je ne vois aucune utilité à la prise de neuroleptiques.

 

Vivre, et non survivre. C’est tout ce dont j’ai envie, mais je constate que je n’y arrive pas, que je n’y arrive plus. Je suis entraînée dans une immense tornade qui me prend tout et ne me redonne rien. Je n’arrive plus à vivre. Si on m’enlève le contrôle que j’ai sur la nourriture, je ne sais pas quoi faire pour montrer ce que je ressens. Je pense de plus en plus, qu’au début, ne pas manger est une sorte d’un appel au secours inconscient. Souvent, j’ai envie de hurler que je suis là, que j’existe et que parfois je me sens si mal, que j’ai envie de partir. Mon comportement alimentaire paraît être mon unique moyen de communication pour exprimer mon mal-être. Pourquoi ce moyen là ? Comment faire céder ce lien qui me rattache à l’anorexie ?

 

A l’arrivée à l’hôpital, on m’a pesée. 43,5 Kgs. Seule dans ma chambre, je fais le va et vient pour éliminer la moindre parcelle de nourriture. Une semaine sans me peser, j’ai cru que j’allais devenir cinglée. Je me pesais, il n’y a pas encore si longtemps, trois ou quatre fois dans la journée. Je suis paniquée de ne pas savoir si j’ai pris, perdu ou stabilisé mon poids. Je tourne en rond comme un lion dans sa cage.

 

Je n’aime pas quand les médecins parlent d’anorexie me concernant. Quand je regarde des reportages sur cette maladie, je vois des jeunes filles qui sont beaucoup plus maigres que moi. Je ne mange pas toujours beaucoup. C’est vrai. Mais je mange quand même, alors qu’on me laisse tranquille. Néanmoins, je constate que dans leur tête, beaucoup d’éléments sont identiques aux miens. Par conséquent, je parviens à admettre que j’ai un problème avec la nourriture, mais pas que j’ai cette maladie. Pourtant, bizarrement, je me sens plus proche de ces jeunes filles malades que de celles qui sont en bonne santé. Peut-être qu’après tout, je leur ressemble plus que je ne le crois. Je suis, par exemple, capable de comprendre ce qu’elles ressentent et, pour cette raison, je me retrouve beaucoup trop souvent dans ce qu’elles disent.

  

Mercredi 30 janvier. Le médecin vient de m’annoncer que je sors demain. Je suis à la fois contente et paniquée. J’ai peur de ce qui se passera chez moi. Il faut que je me batte, il y a tellement de personnes qui croient en ma guérison, il ne faut pas que je les déçoive. Cette après-midi, je vais participer à une activité thérapeutique : l’aquarelle. L’ergothérapeute me demande tout d’abord de peindre ce qui me vient en tête. Je partage ma feuille en deux parties : l’une est très claire, avec du jaune, du rouge clair. L’autre partie est très foncée, avec du noir, du rouge foncé, du bleu foncé. A la fin de mon dessin, je regarde, tristement, la parties sombre : l’univers de la nourriture, la maladie. La partie claire semble représenter la chaleur, une bouffée de bien-être, l’espoir de guérir et d’en finir une bonne fois pour toute avec ce problème de nourriture. Ensuite, elle me demande de refaire un dessin avec beaucoup de jaune, orange et rouge. A la fin, elle me dit de penser à ce dessin, le matin quand je me lève, le soir quand je me couche. Il faut que j’aie ce dessin devant les yeux pour m’inciter à reprendre espoir et regarder les couleurs claires et chaudes de la guérison. Celles de la vie.

 

Je fais souvent le même rêve. Je suis sur un chemin qui longe la mer : le paysage ressemble à celui de la Bretagne. Des falaises, la mer agitée, je marche sur un sentier. Je me sens bien, je suis calme, libre. Puis, soudain, je ne trouve plus mon chemin. J’essaie d’aller plus loin, de trouver le bon chemin pour accéder dans un lieu où je me sentirais vraiment bien. Où il n’y aurait ni anorexie, ni boulimie. Le temps sombre et la mer mouvementée. Je continue encore, j’avance comme à la recherche du bien-être. J’ai tenté de trouver une signification à ce rêve : la mer représente sûrement mon esprit tourmenté, le chemin qui s’éloigne et qui continue indéfiniment est la guérison, la lutte pour trouver enfin un peu de sérénité. Quand je rêverai que je m’arrête à un point bien précis sans vouloir encore poursuivre ma route, cela voudra dire que je suis sur le chemin de la guérison. Que je suis enfin bien dans mon corps et dans ma tête… Pourvu qu’il ne tarde pas à arriver.

 

 

 

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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