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Samedi 16 décembre 2006

 

 ANNEE 2003

  

 

"Dans mon combat, contrairement à beaucoup d'autres, j'ai eu de la chance d'être entourée. Je me suis battue pour qu'on m'accepte avec la maladie, pour qu'on ne me juge pas. C'est aussi de belles rencontres, celles qui permettent de redescendre sur terre parce qu'elles sont belles humainement"

 

 En octobre 2002, je commence à travailler dans une Maison d'Accueil Spécialisée (M.A.S). Un établissement qui accueille des personnes handicapées mentales, d'une richesse incroyable malgré leurs handicaps lourds.

Ma principale angoisse pour l’entretien d’embauche était de ne pas pouvoir cacher que je n’allais pas très bien. Au centre de psychothérapie, ils ne me sentaient pas encore assez solide pour recommencer à travailler. Moi je savais que çà m’aiderait, j’avais besoin de me sentir utile. Donc, je suis arrivée ce jour-là, tourmentée encore par tout ce que j’avais dans la tête, avec cette tristesse au fond des yeux dont je n’arrivais pas à me débarrasser et que la chef de service avait remarquée malgré les efforts que je faisais pour être souriante et pleine de vie. Pour leur donner envie de m’embaucher, mais je n’ai pas été convaincante. Je doutais tellement de moi et de mes capacités que j’avais peur de ne pas être à la hauteur pour le travail en lui-même et surtout avec les résidents. La chef de service m’a fait visité la M.A .S, puis une unité de vie, l’unité Saphir. J’avais peur de ce que j’allais trouver derrière la porte, j’imaginais voir des personnes dans un coin, tristes. Pendant qu’elle m’expliquait certaines choses, l’espace de quelques secondes, j’ai eu peur de ne pas être capable d’affronter la vie avec des personnes handicapées. J’ai eu peur d’avoir un comportement négatif. Puis la porte s’est ouverte et j’ai eu l’impression de me retrouver dans un autre monde, une unité pleine de vie en fait où aucun des résidents n’étaient dans son coin. Des pièces remplies de petits bijoux, attachants, affectueux. Certains riaient, d’autres marmonnaient des choses que je ne comprenais pas. J’ai ressenti une sorte d’apaisement de me retrouver là, malgré cette appréhension que je ressentais toujours. Je savais que si on me donnait l’occasion de travailler dans cet établissement, çà m’aiderait. En repartant, j’avais les larmes aux yeux, comme si je quittais à regret la M.A .S sans pouvoir jamais y revenir, parce que j’ai pensé qu’en ayant été aussi nulle, la place serait donnée à quelqu’un d’autre. J’ai l’impression qu’on ne ressort jamais intact de la M.A .S, qu’on ne repart pas comme on est venu. En l’espace d’une heure que je venais de passer dans l’établissement, j’avais reçu déjà beaucoup de choses sur le plan humain. Leurs sourires, leurs gestes, leurs attitudes… m’ont poursuivis jusqu’à chez moi.

 

 

 

Au cours de l’entretien, le directeur m’a demandé pourquoi il n’y avait pas de couleurs dans mon CV. Surprise par sa question, je ne sais plus ce que j’ai répondu, mais je me rappelle avoir ajouté que çà n’avait rien à voir avec mon caractère, ma façon d’être et qu’en quelque sorte, je voyais la vie en couleurs (ce qui était loin d’être le cas). J’ai menti pour que lui comme la chef de service voient que tout allait bien, car je voulais qu’ils me donnent une chance de faire un bout de chemin avec eux. En réalité, dans ma tête il n’y avait que du noir. Avant le rendez-vous, je savais aussi que s’ils me demandaient ce que j’avais fait pendant le trou de neuf mois que j’ai sur mon CV, je mentirais, j’étais prête à raconter n’importe quoi. Je voulais être embauchée, malgré mon problème, n’acceptant pas que leur décision puisse être négative à cause de lui.

 

 

 

Deux jours après, j’ai eu un appel du directeur : j’étais embauchée pour trois mois. Au centre de psychothérapie, l’infirmière qui me connaissait le mieux a été aussi contente que moi, de ce point positif. Elle m’a encouragée, donné des conseils, remonté le moral. On a regardé ensemble le traitement qui me conviendrait le mieux dorénavant : je verrais le psychiatre tous les deux mois et la psychologue une fois par semaine, le vendredi, puisque je ne travaillais pas l’après-midi. Elle m’a rassuré en me disant que si j’avais un quelconque problème, je pouvais venir au centre, pour parler avec une infirmière.

 

 

 

Une semaine après, j’ai commencé. J’avais peur de ne pas savoir quelle attitude avoir avec les résidents. La première résidente que j’aie vue était Marie-Jo. Toute pimpante, elle était légèrement maquillée, bien coiffée, elle s’est approchée de moi et a voulu m’embrasser, Christiane m’a dit de faire attention parce que Marie-Jo a la manie de tirer l’oreille en même temps qu’elle embrasse. Trop tard. Elle m’a à moitié arraché la tête ! Je me souviens qu’en ne comprenant pas ce qu’elle me disait, j’avais peur qu’elle pense que je ne m’intéressais pas à elle et que je l’ignorais. Je ne savais pas quoi lui dire, je ne savais pas si elle me comprenait, mais cette crainte s’est dissipée, lorsque je me suis rendue compte que Marie-Jo était bavarde et trouvait elle-même les sujets de conversation. Après j’ai fait la connaissance de Hocine, puis celle des autres résidents. Je n’ai jamais reçu autant de marques affectueuses, aussi touchantes de qui que se soit d’autre. Rapidement, ils m’ont mis en confiance et donné l’impression d’exister, de vivre. Eux ne semblaient pas voir mon corps. Ce n’était pas çà qui les attirait vers moi, je pouvais me montrer telle que j’étais, je n’avais pas peur de ce qu’ils allaient penser, car ils m’acceptaient telle que j’étais et çà faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle sensation de bien-être. Marie-Jo me dit souvent qu’elle m’aime beaucoup, je lui réponds que moi aussi je l’aime beaucoup. Elle fait partie d’une petite famille, tout comme Hocine, Gillou, Claude et tous les autres résidents, même si je les connais moins ou pas du tout pour certains. Je l’aime du plus profond de mon cœur, ma petite famille qui ne m’a jamais oubliée, jamais laissée tomber. Je les aime pour tout ce qu’ils me donnent humainement, toutes ces choses que je n’ai pas à l’extérieur, qui sont trop souvent teintées d’hypocrisie. Je ne les vois pas handicapés et ne les ai jamais perçus comme tels. Souvent je regarde Hocine qui me fixe et je me dis que lui ne m’aurait jamais traité de monstre, de thon, que pour lui je ne serai jamais l’envoyée de Dieu qui fait peur aux gens. Je suis autre chose qu’un corps. Les toucher ne me fait pas peur, contrairement aux gens « normaux » dont leur contact m’est difficile surtout depuis l’agression. Ils ne se moqueront jamais de moi. Je me montre avec eux telle que je suis réellement, je les aime  d’ailleurs pour çà. Pour la possibilité que j’ai, de vivre un peu en dehors de cette image de moi uniquement corporelle. Ils voient autre chose que cet objet qui me sert de corps. Ils me perçoivent tout simplement en tant que Delphine. Ce sont mes rayons de soleil pleins de vie, avec une sacrée force de caractère  malgré leurs lourds handicaps. Quand je suis auprès d’eux, je me sens vivre, je sais pourquoi je me bats. J’existe et tout s’illumine en moi.

 

 

 

D’un autre côté, c’est néfaste pour moi de m’accrocher autant à eux, car je vis en quelque sorte à travers eux. Je dois me sentir bien dans ma tête, seule, sans leur aide et le besoin que j’ai, de leur présence. Un jour, je finissais mon contrat le lendemain et en parlais avec une animatrice qui me demandait la date de fin de mon CDD. Quand j’ai dit « demain est mon dernier jour », Hocine qui était près de moi, m’a pris le bras et en faisant la grimace, il a dit « ah non, oh, gentille ». Son geste si impulsif et si sincère m’a touchée et j’ai eu envie de pleurer, parce qu’il me montrait que si je n’étais plus là. Apparemment, pour lui et pour d’autres, ma présence était importante. Moi qui me répète sans cesse que je suis inutile, que je ne vaux rien, que personne n’a pas besoin de moi ! Hocine avait besoin de moi. Le peu que je lui donne, un sourire, discuter avec lui en essayant d’interpréter et comprendre ce qu’il veut faire passer, à travers ses babillages semble être apprécié par Hocine. Comme pour d’autres résidents d’ailleurs. Souvent, il me voit et crie à travers le fond du couloir en m’appelant « Idè ». Il n’arrive pas à répéter mon prénom, mais le connais. J’ai eu des difficultés à supporter de voir le corps déformé de certains, car j’ai mal pour eux de les voir dans des positions impossibles. Je me demande s’ils souffrent, physiquement, psychologiquement et à quoi ils pensent. J’essaie de les écouter, même s’ils ne parlent pas. Comprendre ce qu’ils peuvent ressentir à travers leurs gestes, leurs réactions parfois violentes. Certains se frappent la tête contre les murs, se donnent des coups, d’autres hurlent. Ils se comportent de la même façon que moi quand je m’exprime à travers la nourriture et mon corps, ainsi qu’avec les coups.

 

 

 

J’ai rencontré aussi des personnes qui ont tout fait pour apaiser cette douleur tapie au plus profond de moi. Elles m’écoutent, sont présentes quand je vais mal, m’encouragent quand je perds courage. Elles sont là aussi quand je vais bien et que j’ai envie de rire, il m’arrive aussi parfois de piquer des fous rires. Une personne en particulier, Christiane, a croisé mon chemin et est la seule à comprendre certaines choses que d’autres ne peuvent pas saisir pour différentes raisons. Elle voit quand je ne vais pas bien et trouve toujours les mots pour me faire remonter la pente, elle me donne une image objective de moi, quand elle se rend compte que la mienne est faussée, je la considère un peu comme la grande sœur que je n’ai pas eu la chance d’avoir. Chacun à sa manière m’aide sous différentes formes et je suis sûre que certains ne savent pas à quel point ils m’apportent dans ma quête du bien-être.

 

 

 

Par Delphine - Publié dans : Souvenirs d'anorexie (1996 - 2004)
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Commentaires

Re-coucou,


J'ai les larmes aux yeux en siant ce passage avec ces personnes que l'on dit différentes mais qui te voient tel que tu es réellement avec un coeur énorme!!! Je comprends que çà a pû t'apporter beaucoup de choses de t'occuper d'eux sans aucun jugement de part et d'autre...

Commentaire n°1 posté par Mandy le 18/12/2006 à 18h18
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